Face à une actualité dictée par la frénésie de nos timelines et les avis définitifs de moins de 140 caractères, Digestion lente prend une bonne dose de recul et revient plusieurs mois après leur sortie sur ces disques qui ont fait l'actualité (ou pas). 

Je ne suis clairement pas dans la situation de Phil Elverum. Ayant 22 ans et l’intelligence émotionnelle d’une moule marinée au vin blanc, 10 ans de mariage et une fille tiennent aujourd’hui davantage de la science-fiction que du projet d’avenir. Mais le malheur est bien réel et lorsque Phil Elverum aborde avec ce nouveau disque la perte tragique l’année dernière de sa femme Geneviève, tout cela m’apparaît finalement bien trop possible.

A Crow Looked At Me, ce sont 40 minutes de Mount Eerie parlant de la mort, et rien que ça. Pas de la mort stylisée et abstraite du poète lyrique, non ; l'Américain ne parle que de Geneviève et de lui. Plus de musique ici, il n'est question que de textes: terminées les nappes de guitare de Clear Moon, les longs passages instrumentaux de Sauna ou les habituelles petites parenthèses qu'il aime insérer. Même le chant semble absent. "Death is real", ainsi est annoncé dès le premier morceau un disque complètement impudique dans sa façon de raconter la mort, Phil Elverum se livrant entièrement, sans fard, sans voile, sans rien. "Conceptual emptiness was cool to talk about, back before I knew my way around these hospitals," la mort et l'absence se manifestent ici de façon tout à fait concrète, que ce soit lorsqu'il descend les poubelles ou qu’il découvre que Geneviève avait avant sa mort acheté un cartable pour leur fille comme surprise.

Encore aujourd'hui, on en vient parfois à se poser la question de la raison d'être d'un tel disque, tant il nous apparaît indécent dans sa façon d’aborder sans aucune retenue quelque chose d’aussi intime. A Crow Looked At Me n’est en effet pas un album de deuil: le songwriter le définit en interview comme thérapeutique mais tout le disque heurte car parfois terriblement désengagé, distant, froid. Il n’y a ici aucune métaphore, tout est raconté au premier degré, sans médiation ni questionnement sur ce qui peut être raconté à un étranger et ce qu’il vaudrait mieux pudiquement passer sous silence.

Et surtout ce disque nous apparaît comme dérangeant car hurlant une vérité à laquelle on préférerait rester sourd. Un peu comme Wrest de Leviathan rejetait le maquillage à la con et le symbolisme cheap pour mieux raconter son horreur, il est juste question ici d’émotion brute de décoffrage qui remet l’auditeur en face de sa terrible réalité. Phil Elverum a vu la mort et le désespoir, comme Wrest a connu la dépression et la misanthropie. Et de même que Wrest ne savait plus comment avancer dans ce monde auquel il ne comprenait rien, Mount Eerie cherche juste à survivre et à faire façe à une nouvelle journée, sans sa femme et son espoir. Sa seule porte de sortie consiste même à oublier Geneviève pour enfin probablement pouvoir faire son deuil.

Mais l'oublier consiste ici à oublier tout ce qui faisait sa femme, et Phil Elverum semble tout le long du disque lutter pour conserver de rares souvenirs chéris. A tenter de rappeler à sa mémoire des choses qui doivent nécessairement avoir de l'importance pour que le souvenir de sa femme ne soit pas vain sur "Seaweed", et à multiplier les symboles, à vouloir que tout ait du sens. Mais la réalité frappe toujours derrière et vient réduire à néant ses beaux idéaux: "And what could anything mean, in this crushing absurdity" chante-il tout doucement, admettant que les cendres de sa femme n'ont rien de la personne qu'il connaissait, que la mort est réelle, et que la fin de Geneviève n'a aucun sens parce qu'elle ne signifie rien en elle-même.  Et s’il y a de quoi être glacé par une telle perspective, donnons au moins à Mount Eerie la satisfaction de nous faire revenir à l’essentiel: face à ce témoignage, il n’est plus question d’être dans la posture et de jouer les matamores, juste d’embrasser ses proches.