Face à une actualité musicale dictée par la frénésie de nos timelines et les avis définitifs de moins de 140 caractères, Digestion lente prend une bonne dose du recul et revient plusieurs mois après leur sortie sur ces disques qui ont fait l'actualité (ou pas).

On a beaucoup parlé de Get Well Soon lors de la parution du mirifique Rest Now, Weary Head ! You Will Get Well Soon, disque arrivé de nulle part. Le fait de savoir que le jeune Konstantin Gropper avait passé plusieurs années à peaufiner et construire quasi seul un disque aussi ample et mûr, semblait aussi improbable que l'émergence d'un groupe de kraut botswanais. Salué par l’essentiel de la presse musicale rock à l’époque, le projet aura lentement, mais sûrement, disparu des antennes relais de ladite presse pour finir par quatre pauvres lignes dans la plupart des cahiers critiques qui se chargent des dernières parutions du groupe.

Alors oui, on peut s’enthousiasmer et faire des couvertures et gratter 5.000 signes sur Cigarettes After Sex, le dernier Grizzly Bear, ou le millième disque de Ty Segall, mais dans ce cas, ne lâchez pas l’affaire sur une œuvre aussi passionnante et profonde que celle de Konstantin Gropper. Le mec est toujours là, et il sort toujours des putains d’albums sans cesser de renouveler son propos, de creuser des thématiques sans doute moins évidentes que la bien-pensance zadiste ou prétendument insoumise dans laquelle s'absorbent certains de ses camarades européens.

À l’heure où les allemands préparent leur prochain album, il convenait donc de se pencher avec un peu de recul sur leur précédente œuvre, celle dont vous n’avez sans doute pas entendu parler. Il faut dire que le groupe aura tout fait pour brouiller les pistes du plan carrière type, peu conciliable avec les ambitions musicales de ces esthètes. Un Vexations empreint de références cinématographiques et réflexions philosophiques, suivi de The Scarlet Beast O’Seven Heads complètement baigné dans la musique de film de genre circa 70’s. Viendra ensuite un triptyque d’EP là aussi conceptuels, marquant un retour aux sources musical, pour aboutir donc sur LOVE, annoncé comme un album traitant du sujet sans doute le plus rebattu de toute l’histoire musicale moderne.   

Vendu de cette manière, on comprend que vous ayez envie de passer votre chemin, alors comme première approche, on vous conseillera de regarder le clip du single « It’s Love », parfait petit poison à contamination lente. Sous ses abords de ballade sans trop de saveur, le clip nous montre Udo Kier (star allemande notamment croisée chez Lars Von Trier, Dario Argento ou Gus Van Sant) préparant un repas gastronomique dans sa cuisine de pavillon de banlieue chic. On ne vous révèlera pas le twist, mais vous comprendrez vite que s’il est bel et bien question d’amour dans cette collection de chansons, il s’agit d’une auscultation du sentiment sous ses aspects extrêmes, déviants, hors-norme ; questionner la notion d’amour dans tout ce qu’elle a de hors-texte et savoir jusqu’où celui-ci peut être considéré comme tel, étant donné qu’il s’agit à la fois d’un sentiment hautement subjectif et pourtant sujet à une somme de définitions culturelles, sociales, religieuses et historiques. Musicalement, il en va de même pour ce premier titre qui, malgré ses atours simplistes, se révèle en réalité d’une évidence mélodique parfaite. 

 

Le deuxième single et le très beau clip qui là aussi l’accompagne sont sans aucun doute la deuxième meilleure porte d’entrée vers LOVE – assez surprenant avec sa section rythmique presque funk-discoïde, ses voix de fausset et sa très belle mise en images digne d’un épisode de Derrick filmé par un Darren Aronofsky sous Tranxène. Une esthétique maîtrisée à la perfection : on est quasiment dans une illustration plan par plan du texte sans que cela ne soit rébarbatif, bien au contraire, ce qui au-delà de la mise en sons si chère à Gropper nous montre aussi son talent de parolier et son sens de la mise en scène, et toute l’influence que le septième art a sur celui-ci (on ne compte plus les hommages directs ou indirects au cinéma dans la discographie de l’allemand). 

D’amour, il en sera donc question sous de nombreux atours : l’amour religieux et son intolérance afférente, par exemple, en ouverture sur « It’s a Tender Maze » (« they’re hunting for infidels, welcome to the tender maze, we’re still just tourists here, and I think that we will always be ») ; l’amour qu’offre l’argent de parents pour lesquels celui-ci est une preuve d’affection comme une autre, sur « Eulogy » (« Your parents hold a bitter bitter grudge, ever since that fateful Christmas morning, your friends with who you never stayed in touch, all of them just couldn't make it, sorry ») ; L’amour comme facteur de cruauté pour les épaves qu’il laisse dans son sillage dans « It’s An Airlift » (« grin and glow and make up our home, cringe and cough and make my heart stop, yawn and yell and mute what's cynical, and learning to love, is learning to love »). Il sera également question de solitude, et de la vulgarité du quotidien (« love is an awful enemy my dear, this year you are 33, but when you cry, you still look 16 ») sur le « 33 », sans doute l'une des plus belles plages de l’album.

Voilà quelques exemples succincts de l’écriture de Gropper, concise, sans emphase, utilisant le détail et la métaphore de manière mesurée, jouant d’ellipses et de points de vue différents comme autant de fenêtres ouvertes sur un paysage changeant. Si des jugements sont portés ici, ils le sont froidement mais sans cynisme, avec un romantisme clinique, à l’image d’une nature morte de maître flamand : élégant, dont la précision et fidélité de détails suffisent à eux seuls à mettre en exergue la vanité et la cruauté de la distorsion de sentiments que nous percevons à travers le prisme de notre normalité.

Gropper est un classique, il recherche la pureté des formes musicales et narratives. Cela s'entend dans sa manière de chanter : lyrique certes, mais un lyrisme plein de retenue, sans démesure, sans exagérations. Une voix ample, potentiellement puissante mais au vibrato régulier, sobre et sans ornementations superflues. LOVE est en ce sens un point d’orgue de la discographie des allemands, Gropper y déploie sa palette dans des arrangements plus discrets, moins présents que dans le passé. Il y couche sur bande différentes vignettes qui s’apprécient individuellement, mais prennent toutes leur portée considérées dans l’ensemble du disque. Le paradoxe étant qu’en cherchant l’épure et la facture classique, cet album parait d’une certaine manière aux premières écoutes moins pénétrable que les précédents qui étaient pourtant plus complexes et plus denses musicalement parlant.

LOVE n'est ainsi sans doute pas la porte d'entrée la plus simple pour découvrir la discographie de Get Well Soon. On ne saura que trop vous recommander, si vous avez la chance de ne pas encore avoir sombré aux mélopées de Gropper, de commencer l'aventure de manière chronologique, ce qui est sans doute la meilleure manière de l'appréhender et de la goûter le plus pleinement. Lorsque cela sera fait et que le moment sera venu de vous plonger dans cet album, il ne faut pas hésiter à laisser le temps exercer son charme, plus particulièrement avec cette collection de joyaux délicats.

Le coup de foudre étant en amour un phénomène somme toute très surestimé.