Stromae

Palais 12, Bruxelles, le 13-11-2014 | par Yann le 14-11-2014
Première partie: Gabriel Rios

C'était la deuxième fois de ma vie que j'allais à un concert "de stade". La première, c'était au Stade Roi Baudouin pour voir Mylène Farmer. Je n'aime pas Mylène Farmer, mais j'avais été commissionné pour écrire quelque chose sur son spectacle, et je ne devais pas payer ma place. Pour Stromae non plus, je ne devais pas payer ma place, mais j'ai par contre une certaine sympathie pour le bonhomme. Je me rappelle de l'époque où j'essayais encore de suivre la scène hip-hop bruxelloise où Stromae avait débuté (avec un morceau correct "Minimalistyle" et le prophétique "Faut qu'tarrête le rap"). J'avais été le voir en concert à l'AB au début de l'explosion de sa popularité avec "Alors on danse", et j'y avais vu un "bon divertissement" avec un performer très engagé dans sa prestation live, et un public encore composé pour une bonne part de curieux et pas de fans.

Du coup, j'appréhendais un peu ce concert. Faut dire qu'entre-temps, il y a eu un deuxième album et un succès d'une ampleur qu'on n'avait plus connu en Belgique depuis... longtemps? Il y a eu l'acharnement radiophonique que ceux qui écoutent les chaines commerciales doivent subir, l'acharnement médiatique que ceux qui regardent la télé doivent subir, le déferlement de buzz bien orchestré. Tout cela, j'y échappe plus ou moins, et ce qui reste est moins mauvais qu'on le dit souvent.

Parce qu'au final, Stromae, ce n'est pas le nouveau Jacques Brel (le journaleux qui a sorti cette comparaison ne devrait plus être autorisé qu'à écouter Zaz et Edith Piaf), c'est plutôt la Madonna (de la bonne époque) belge. Il n'est pas un très bon interprète, ses textes offrent quelques chouettes punchlines mais manquent de tenue sur la longueur, ses compositions et productions sont à la limite de l'amateurisme. Si on avait demandé à Madonna d'écrire et de produire Music, ça n'aurait pas été différent. La force de Stromae, par contre, c'est une capacité à donner une direction à un produit pop, à créer une identité forte autour de ses morceaux, et à saisir "l'air du temps" pour capter l'attention du monde.

Paradoxalement, c'est pour cette raison que son concert au Palais 12 est une réussite. C'était la première fois que j'assistais à une prestation live dans ce genre de salle-hangar. Le son est objectivement exécrable, mais on me dit qu'il est bien meilleur qu'ailleurs. Reste qu'il est possible d'entendre au maximum trois au quatre niveaux sonores (un beat pour la basse, la voix et un clavier), et ça tombe bien, parce que c'est plus ou moins la seule chose qui compose la musique de Stromae. Après un début tendu avec une voix hésitante et des basses trop fortes, la partie musicale de la prestation est assurée comme elle doit l'être.

De toute façon, les gens ne sont pas là pour la musique, mais pour l'expérience, pour qu'on leur raconte une histoire. Donc c'est ce qui est fait. Le dispositif sur scène est relativement simple: un bel écran LED en fond de scène, des lumières motorisés à 360° au dessus, et deux gros projecteurs à la régie pour ajouter des images sur des voiles qui peuvent tomber devant la scène. Pas de décors pharaoniques, de feux d'artifices et autres cornichoneries; on sent l'envie de faire dans une certaine sobriété en espérant y gagner de la crédibilité. Cela marche pas mal, d'ailleurs, avec des films d'interlude dans une ambiance cartoon-industrielle (qui pourrait vous faire penser à des jeux vidéos comme Limbo ou World of Goo), des projections géométriques assez efficaces, des jeux de perspectives entre l'écran et les acteurs-musiciens.

Paul van Haver joue lui son personnage avec aplomb, prenant confiance au fur et à mesure du concert, en se mettant au niveau de son public. On n'échappe pas au nationalisme mal placé ("mes compatriotes"), au pico-collinisme de masse ("les bruxellois", "les namurois", "les carolos",...) et aux gimmicks qui semblent inévitables sur des scènes de cette taille ("plus fort", "je ne vous entends pas"). Mais quand il quitte son costume de chauffeur de salle, Stromae a encore l'air de se marrer sur scène, et il donne globalement envie de se marrer avec lui. Ce qui est plutôt pas mal, vu que le concert a duré plus de 2h30 (un peu tiré en longueur sur la fin par des remerciements certes touchants mais interminables). J'admire quand même la performance, moi qui suis habitué aux concerts de hipsters qui durent 50 minutes et te font chier après 30.

S'il faut retenir des bons moments, je pointerai "Quand c'est" et sa projection bateau mais efficace pour illustrer le cancer, "Tous les mêmes" bien amené par sa traditionnelle "leçon" (et qui reste selon moi son meilleur coup marketing), "Alors on danse" parce qu'il rend parfaitement le cœur de l'identité de Stromae et "Je cours" pour le très bon jeu de lumière et de plateau qui l'accompagne. C'est par contre la dernière fois que j'irai voir Stromae en live. Ce genre de prestation n'est pas pour moi, et sans doute pas plus pour une grande partie des lecteurs de GMD, et n'a de toute façon pas grand chose à voir avec la musique. Néanmoins, elle confirme que Stromae n'a pas usurpé sa place dans la pop culture, qu'il reste capable de façonner un objet culturel réellement populaire sans prendre des gens pour des cons. Et qui pourrait même, qui sait, amener certains de ses auditeurs nourris à la musique NRJ à ouvrir certaines portes qu'ils n'auraient pas remarquées sans lui.