Les Ardentes 2017

Liège, Parc Astrid, le 06-07-2017 | par Amaury le 20-07-2017

Grosse drache.

On s’est pris le ciel sur le coin de la gueule. Un peu comme tout le monde, on s’est retrouvé jeudi aux portes du festival des Ardentes en se demandant si on allait bien pouvoir profiter d’un concert, parce que sur le temps où on luttait dans notre poncho Durex, le site était en train de se faire rincer, façon mousson. Quelques barrières Heras tentaient de se faire la malle alors que les festivaliers tenaient bon comme des piquets, malgré les annonces qui pleuvaient entre évacuation et rumeurs d’annulation, jusqu’à ce que la tempête se calme et permette au staff de reprendre le boulot avec un léger décalage : passage à la fouille pour une entrée bien méritée.

On a donc débarqué sur le site complètement détrempé, déjà usé avant même de dévoiler son nouveau visage, puisque cette année les Ardentes proposaient deux scènes extérieures supplémentaires, en quelque sorte extraites des Halles des Foires qui allaient quant à elles accueillir un espace de convention pour start-ups, un espace détente et gaming, mais aussi une scène associée au théâtre de Liège sur laquelle se sont données plusieurs représentations de Blockbuster, la pièce de Nicolas Ancion, avec le Collectif Mensuel. Première à se dresser sur ce parcours, la scène Wallifornia Beach offrait un spectacle lunaire, une plaine de graviers accidentée qui gardait en suspens les futurs succès du festival, tout proches. De là, pour rejoindre l’Open Air, il fallait traverser le Wallifornia Park dans lequel on a pu s’ambiancer à chaque instant – tu vois, le Wallifornia Park c’était une sorte de contre-festival, la zone de hype où il était permis de sortir tes plus beaux mouv’ dans un kiff total – puis continuer sur cette interminable route des saveurs, bordée de nouilles, qui te fouette la face avec des émanations de curry. En plein milieu, il y avait la Rambla. Mauvaise surprise.

La Rambla c’était cette petite scène à côté de laquelle 80.000 personnes sont passées alors que si peu s’y sont arrêtés, malgré une programmation divine. Pour tous ceux qui se sont plaints de faire face à une culture trop « urbaine », elle venait pourtant sauver la donne.

Jeudi : Oh Bah Oui

Notre festival a justement commencé à ses pieds avec une performance fort courageuse des combattants de La Plage qui luttaient contre les intempéries, les contraintes horaires et les difficultés techniques d’une scène plutôt pauvre à l’égard de la qualité sonore, il faut le reconnaître. Et franchement, on y tient à cette scène, autant pour les noms qui y sont passés que pour l’initiative qu’elle représentait et avec laquelle on est pleinement en accord : tenter de choper un public itinérant en lui proposant quelques découvertes, comme tenter sur le même coup de briser les distances pour les autres.

Pendant que l’on dissertait de tous ces changements, Coely a fait le taff sur la scène de l’Open Air qui nous a ramené une vague de spectateurs encore gonflés d’uppercuts acoustiques. On a suivi le mouvement, avant de vite déchanter devant les concerts du moment pour lesquels on n’a pas véritablement cherché à faire d’effort, certes. Quelques soundcheck plaintifs et une performance assez plate à notre goût ont fini de nous pousser vers les élans de Trombone Shorty. La dose d’énergie qu’il nous fallait. Troy Andrews a fait claquer son instrument à vent en deux, trois coups bien sentis : une déferlante rock s’est abattue sur le parc Astrid, entremis d’une série de références à James Brown, avec une explosion inattendue lorsque son acolyte aux allures de comptable a lâché son saxophone pour expulser le « Give It Away » des Red Hot Chili Peppers sous une Funk de rouleau compresseur.

On est resté un instant plongé dans leur souffle, en attendant l’arrivée de Young Thug. Les bangers se sont alors mis à tomber un par un sur une foule crédule, trop heureuse de s’éclater parmi les infrabasses d’une partition qu’elle maîtrise à la perfection. Et on peut franchement féliciter le public qui a réalisé la plus grosse partie de la performance, sans vraiment le savoir, quand le MC d’Atlanta ne faisait même plus l’effort de recouvrir le playback ni même de bouger les lèvres. En termes d’implication, Jacques nous a vite consolés derrière. Son set a décollé plus doucement qu’à son habitude, sans renier le talent du tourbillon qui a déboulé comme un éclair, toujours le même quoi qu’il arrive : d’une efficacité redoutable. Un peu plus tôt, le compositeur se prononçait lors d’une conférence dans les Halles des foires, « L’improvisation, c’est la base – la base de l’improvisation », crédo qu’il a respecté devant nous en s’amusant d’un présentoir métallique qu’on lui tendait. Il pleuvait à présent des cordes électriques.

Et sacrilège ! On a sacrifié une part de Gucci Mane, histoire de rester auprès de Jacques dont les consolations mélodiques nous faisaient trop de bien, pour finalement ne jamais voir une seule seconde de son concert. Le temps a continué d’errer sans but, avec les échos de la journée, simplement parce que nous attendions le Duc. Quelques verres de Gin à la caravane d’Alfonse ont rincé l’attente de son fardeau.

Booba s’est alors dressé sur la scène de l’Open Air et le ciel a fait amende honorable. Autant dire que le père de Nero Nemesis a charbonné dur au fil d’une setlist ultra-fournie, renvoyant au vestiaire tous les acteurs américains du game auxquels il se voit trop souvent comparé. Plein de nonchalance rayonnante, il a donné de la voix sur chaque titre, même accompagné d’autotune qui était alors bien moins la béquille facile que l’instrument moderne. On doit avouer que l’on a craint un instant, lors de son arrivée avec à la main une fière bouteille de Jack, que l’envolée lyrique tourne vinaigre comme un mauvais souvenir d’Urban Peace. Saddam Hauts-de-Seine s’est pourtant adressé directement à un membre du public, avec une bienveillance hilare : « Moustache ! Je t’ai vu. Je te surveille. Moustache ? Arrête de boire ». La seule fausse note de ce concert pourrait venir d’une partie du public, venue exclusivement pour scander sans défaut les plus belles lignes de « Validée ». D’ailleurs, au moment de se lancer dans « Pitbull », lorsque B2O rappelait ses 20 ans de carrière en célébrant les vrais, ceux qui ont poncé les échappées de Lunatic, une petite voix nasillarde a soufflé dans notre pavillon «  Oooh ta gueule bordel, fais-nous validey ! » On s’est offusqué, juré. La gosse nous a lancé dans la tronche « Mais ooh Booba c’est mon sang ». On a donc dû se taper quelques choristes pré-pubères durant la clôture du concert avec « Validée », « Elephant », « 92I Veyron » et « DKR », les oreilles dégoulinantes de cire et d’hémoglobine. Néanmoins, on accepte volontiers que le temps passe, aussi. Sans pression, Monsieur Kopp a livré l’un des meilleurs concerts du festival – fanboy ou non. La maîtrise dont il a fait preuve, tant des titres que de la scène ou de son public, suffisait à insuffler une puissance que l’ensemble de l’esplanade partageait : Booba a rythmé sa performance en s’adaptant au monde qui l’entourait, loin des gimmicks et des jeux usés, loin d’une hypocrite énergie flamboyante. L’échange était réel – la piraterie ne s’est jamais finie.


Vendredi : Ah Oui Oui Oui

La journée sur laquelle on misait le plus, avec le plus de noms que l’on attendait – soit au tournant, soit avec impatience – était bien celle du vendredi. On y a donc filé afin d’être le plus en immersion avec l’espace de Coronmeuse qui nous manquait déjà, depuis le choc Kopp, sachant que ce jour allait voir la bande belge pour laquelle nombre d’entre nous faisait le déplacement, avec notamment le cousin de l’autre – ou son fils spirituel on ne sait plus très bien.

Seul au programme pour cette tranche horaire, Ulysse a ouvert la journée avec une prestation correcte, planante et réussie, qui a surtout pêché par l’absence de public sur le site, malgré une belle mobilisation autour du trio belge. Le groupe a d’ailleurs réussi un coup de surprise avec leur titre « Acid » sur lequel apparaît Roméo Elvis, également programmé ce vendredi. Alors que toute l’assistance s’attendait à voir débarquer Kiki, un jeune training aux cheveux longs s’est approché sur le devant de la scène dans le silence dépité du public. Un petit chant s’est échappé du dessous de sa fine moustache avant de devenir un flow aiguisé de bonhomme alerte et vif, zouf. Conclusion sur les hurlements de la foule. Sortie avec classe pour Glints.

Dans la foulée, on est allé voir le compatriote Ledé Markson qui devait gérer l’ouverture de la scène Wallifornia Beach. Sans souci, le jeune liégeois y a trouvé une foule étendue qui se composait de fanatiques déchaînés, alors qu’on aurait peut-être encore pu croire qu’il y aurait seulement rencontré une bande de potes, ce soutien de tous les instants. Très calibré, le camarade sauce lapin a défendu ses deux ep, Deltaplane et Napalm, avec l’énergie des mecs rôdés, pleins de spontanéité et d’originalité. Ledé est là, sur scène. Il parle et interagit, attend et relance le gens. Sa performance scénique n’est pas écrite et, franchement, il nous a foutu le plaisir dans les tripes. Comme un bon b-boy, le MC a fait venir ses musiciens et a su les écouter : il suivait les vibrations pour appliquer son énergie, la musique n’était pas un décor de fond, mais une structure de tout ce qui se passait autour de nous. C’est simple : Ledé groove. Et la folie finale du public était là pour confirmer notre sentiment.

On s’est alors posé. Encore un gin d’Alfonse. Il fallait se préparer à la suite, s’échauffer les épaules, grincer des dents et se craquer les phalanges : Sofiane allait se pointer, après une petite apparition apéritive derrière Ledé, sourire en coin – le rédacteur de ces lignes attendait beaucoup de la performance de l’empereur du 93, au vu de l’énergie qu’il injecte dans le sillon. Il fallait inévitablement que le grand méchant loup souffle la plaine. En rentrant avec furie sur les premières notes de « Fais le mouv’ », Fianso a imposé son rythme de savate et a boxé tout du long, par météores comme Pégase. S’il se défendait de faire un one man show, il a pourtant espacé ses titres avec des interventions plutôt comiques, en tous cas d’une sympathie lumineuse qui colorait davantage la rage et la hargne expirées en musique : « désolé mesdames, encore un son pour les racailles. Allez, si si, là on fait encore la Kaïra, et bien. » L’ironie a même atteint son sommet lorsque toute la foule s’est amusée à hurler l’entièreté de « Marion Maréchal ». Le concert a tellement été porté par une présence permanente de tous ses acteurs que le gimmick ish ish, attendu surtout avec « Toka », est apparu comme un moment fort parmi les autres, et non le moment clef – le climax – celui qui torture les artistes lorsqu’ils conçoivent leur setlist. Dans une interview pour Noisey, Sofiane reconnaissait pourtant son appréhension des festivals à cause de leur public probablement plus bobo que celui de ses étapes traditionnelles de tournées. Aux Ardentes, on a rencontré une meute très hétéroclite, mais surtout immense, malgré un concert qui débutait à 16h30 et dont la performance sincère et sportive nous a donc laissés plus que satisfaits, les abdominaux contractés par ce coup de vent, en plein dans le foie : notre loup n’est pas un imposteur.

Il a fallu ensuite s’enfiler tout le long de la Meuse, la route de saveurs, en plein dans les genoux. Puis faire demi-tour pour revenir aux premiers rangs de l’Open-Air. Toi aussi tu le connais ce trajet : l’arbre lumineux, la fontaine aux canards, le cercle du Wallifornia Park, la star des maraîchers qui n’a pas quitté son stand de la loterie nationale sur tout le festival, la cahute de la C.I.L.E. (Merci gloups. Merci gloups. Merci gloups.), le curry encore, l’es-ca-lier, le stand Jupiler avec les danseuses au balcon, le stand Jupiler avec les danseuses au balcon, l’Open Air - du mauvais côté, la tour de régie, l’Open Air - du bon côté, près du stand Pure FM – près du bar. Rien que de le lire, t’en as les semelles qui fondent.

Mais punaise, ça a du bon de se taper le trajet vers l’Open Air pour tomber sur un Mick Jenkins en plein exploit. Dans une scénographie assez sobre, l’artiste était en train de lâcher un rap lourd qui n’a pas à rougir devant ses collègues prêts à lui succéder sur la même scène. On s’est même dit que le type apportait au festival la noblesse que l’on n’avait pas encore croisée, dans le flow comme dans sa musique. Un raffinement certain. Une intensité de cœur sur pattes. Versatile, Mick Jenkins donnait une leçon de style pour un amphithéâtre malheureusement clairsemé. Assez injuste. Parce que le MC qu’on avait devant les oreilles passait aussi bien du flow écrasant aux élans fluides de la Soul, propre, peut-être même d’une pureté absolue qui tenait dans son seul corps, debout, au bord de la scène. Le public était en plus un peu endormi, somnolent, peu réceptif aux mouvements de l’artiste qui se déplaçait dans sa musique comme possédé, envoûté. L’un de ses titres est passé du rap au R&B downtempo pour se conclure sur un sample de N.W.A avec " Fuck Tha Police ". Au fil de ce transfert, son énergie a subi une distillation : plus elle se réduisait, plus elle devenait intense. Le dernier coup est tombé comme un poing sur la gueule.

Difficile de quitter le parc Astrid sans vouloir crier encore, histoire d’équilibrer les compteurs. Bon, on se tape la route du curry dans le sens inverse pour aller voir Roméo Elvis & Le Motel sur la Wallifornia Beach, comme probablement tout le monde sur le site. Sauf qu’on n’arrive pas parmi les premiers, avec notre traversée, et que le terrain lunaire des débuts fait maintenant place à une étendue pleine de têtes. Ça déborde. Entre nous, on ne regrette pas vraiment. On a déjà pu apprécier le travail des loustics à l’Éden de Charleroi, aux côtés de Caballero & JeanJass. On sait déjà que les mecs assurent sur scène – c’est une évidence pour Roméo Elvis, moins pour Caba et double J qui usent un peu plus de gimmicks pour se mettre la foule dans la poche. Encore que. Notre but aux Ardentes n’était en tous cas pas celui d’éprouver les capacités de ces sommités de la scène belge « émergente ». On sait bien que la RTBF, RTL et tous les autres médias nationaux s’occuperont de couvrir le micro-événement. Et puis, toutes les story Instagram proposeront les meilleurs extraits de mosh pits – on venait d’ailleurs juste de se régaler avec le passage de Roméo au Couleur Café et, histoire de perpétuer la tradition, on vous invite si ce n’est déjà fait à vous envoyer la jolie vidéo du pickpocket qui se prend une gifle de papa bien propre. Pour tout vous dire, on est même parti après « Lenita ». Morale 2 ne nous a pas foutu de papillons dans le bide. Alors sur le moment, en live, on a trouvé ça un peu collant. On a préféré laisser les autres jouir en paix, ça nous suffisait sur le coup pour être heureux. Et on sait qu’eux l’ont été. Tout le monde, et tant mieux.

De notre côté, on est donc parti se préparer pour trouver une réponse à notre véritable « drôle de question » : est-ce que Damso Dems peut envoyer le pâté en live ; tenir la geste ; supporter l’épopée du disque ? La plaine de la Wallifornia Beach était cette fois complète : les Ardentes s’étaient tournées vers Damso qui leur a répondu d’entrée de jeu par « Débrouillard » – désamorçage de bombe en règle, après quelques onomatopées de voix graves depuis les backstage, façon de chauffer à blanc le bain bouillant de chair qui s’amassait sur les barrières. On peut dire que Damso a fourni une performance réussie, correcte, non loin des manières de son protecteur. Il tendait avec retenue les ondes que la foule réclamait ardemment. Cette dernière était brûlante au point d’impressionner l’artiste qui a dû appeler au calme afin d’atténuer quelque peu la vigueur des mosh pits. Aussi, Damso – comme Booba – possède une aura qui lui permet de rester sur scène sans grand mouvement, avec quelques moulinets de bras, efficaces et stylés en prime. La puissance résidait là, lorsqu’on était conscient de regarder un artiste dont la performance scénique s’approchait de celle d’un élève de primaire, en pleine récitation de Maurice Carême, mais avec la présence du jeune D’Angelo. On choque ici à dessein, simplement pour vous dire que Damso incarne la performance dans sa personne, dans sa seule stature. Son soutien vocal était plus que respectable et l’exécution des morceaux aussi propre que sur un album. L’éclat venait principalement de son être et des vibrations graves de sa voix, qu’il lâchait toujours au bon moment. On a eu notre réponse, avec force positive. Pour s’en aller, on a du coup récité à notre tour la prière de « J Respect R » et enfin mis le hashtag sur le vie.

Sur le même moment, en effet, un autre amour bruxellois était en train de diffuser sa brume et comme on ne voulait pas l’abandonner, on a malheureusement loupé la fin de Damso. En arrivant devant la Rambla, BRNS avait déjà bien entamé son set. On pouvait encore apprécier quelques restes de « My Head Is Into You » sur les visages béats de nos condisciples. Malgré la qualité de son de cette scène, dont les enceintes envoyaient des vagues trop froides, trop métalliques, le groupe a livré un excellent concert, finalement sans bavure. Ou du moins, avec toutes les bavures que l’on adore chez eux. Le brouillard s’est dissipé progressivement. Dommage que le reste de notre soirée l’ait suivi.

On a bien tenté de s’envoyer Rae Sremmurd, mais on avait plus le cœur à venir gonfler le public de deux gamins qui dansaient moins bien que la majorité des habitués du Wallifornia Park. On est resté pourtant, même quand Swae Lee a cherché son micro dans le public pendant tout un morceau, laissant son frère seul sur scène avec le doute au fond du regard, alors qu’on venait juste de blaguer sur leur perte récente d’un collier à la suite d’un bain de foule durant leur concert à Paris. Puis la fête a repris. Comme pour Young Thug, le public misait bien plus sur le tapis que les deux frères. On s’est fait plaisir avec « Black Beatles » – même pas – et on s’est barré. En passant, on a longé la prestation de Desiigner qui semblait faire n’importe quoi, avec un CD toujours en toile de fond – en filet de sécurité. Quand on marchait au cœur de Saint-Léonard, on a pu entendre quelques bribes de « Panda », avant de goûter aux élans de Sean Paul qui semblait de son côté trouver une nouvelle vie. Selon les rumeurs, il avait un t-shirt léopard et quelques bourrelets nouveaux, le crâne rasé et quelques danseuses à ses côtés. Les tubes se sont enchaînés avec nostalgie, comme pour le retour d’un roi, mais nous étions déjà loin, plongés dans les souvenirs d’une journée bien remplie.

Samedi : Merci le Mali

Un peu fatigués, peut-être un peu bloqués dans la fin de ce vendredi, on n’a pas attaqué la journée comme les précédentes. On a d’ailleurs laissé filer Jacle Bow, Old Jazzy Beat Mastaz et Kel Assouf sans vraiment leur laisser de chance. C’est à peine si on est parvenu à profiter de la fin du set de Moutain Bike, à cause d’un mauvais plan ; histoire de navettes. On a quand même pu croiser les facéties du chanteur qui a mis sur pied une rencontre à l’ancienne, en bout de scène, pour parler un coup avec le public et choper le chaland avec son merch’ qu’il est beau, qu’il est bon. Ils nous auront ainsi refilé la pêche, avec une confiance de fer pour les bonnes têtes qui se cachent derrière les micros, les enceintes et tables de mixage – nos amours. Quand des amis nous ont alors proposé de découvrir The Pirouettes, on s’est laissé porter.

Et le concert s’est présenté à nous comme une révélation. On force à peine, parce qu’on ne s’attendait vraiment pas à apprécier de la pop française de ce calibre. Or, c’est précisément la force du groupe qui parvient avec toutes ses composantes à proposer une œuvre hyper calibrée : tous les éléments kitschs, terriblement passéistes, trouvent une résonnance juste, accordée au monde moderne. Même chose pour la naïveté des paroles, comme de leurs interprétations, qu’on ne saurait pointer du doigt en les raillant sans faire preuve de mauvaise foi. Et ça va loin. Une poésie se dégage de l’insouciance, plutôt de cette énergie sans rempart de goût. Les pires sonorités des années 80, bien creuses, bien vides de sens, apportent aux mouvements de The Pirouettes une profondeur significative, en témoigne « Jouer le jeu ». On retrouve aussi une forme de groove dont la musique française s’était dotée grâce au travail de Michel Berger et qu’elle a progressivement perdu. Pour finir de nous convaincre, la jeune bande s’est fendue d’une citation des Rita Mitsouko avec « Marcia Baila » en pleine interprétation de « Dernier Métro » qui semble puer la fin de soirée des dimanches sous le chapiteau du village. Sauf que la citation fonctionne mieux que toutes celles de Laurent Voulzy, au-delà du clin d’œil facile. Et dans cette ambiance, ce n’était pas gagné.

Une petite fanbase avait fait le déplacement. Elle a encore plus donné de la voix quand le groupe, très accessible, est venu la saluer après leur prestation. On en a d’ailleurs profité pour approcher les artistes qui pourraient par leur simplicité vous faire croire que tout ça, c’est très facile finalement : il suffirait de s’amuser. Un cliché qui prenait vie. On s’est donc un temps réconcilié avec la Rambla, avant d’aller voir Warhaus, qu’on a loupé ; histoire de Gin. Puisqu’il ne nous importait pas spécialement d’éprouver les capacités de Caballero & JeanJass, on est alors revenu à notre point de départ pour vérifier ce que valait Paradis en dehors de notre chaîne hi-fi. Et on s’est rapidement remis en mauvais terme avec notre jolie scène. L’atmosphère se dispersait sous un couvercle qui en retenait les saveurs. Vu que le groupe n’est pas spécialement fort au niveau de la performance visuelle, il a bien fallu s’adapter au son un peu bof. Il suffisait d’accepter et de se laisser emporter par « Toi Et Moi ». On a pris le concert comme ça, comme un baume imparfait, mais salutaire. Paradis a d’ailleurs joué dans ce sens, en enchaînant les titres. Pour faire du bien.

Ensuite, on s’est perdu. La Femme était en train de lâcher son tonnerre sur le parc Astrid, avec classe et maîtrise. On a vu le ciel gronder, sans trouver de quoi nous sustenter à cause de notre humeur du moment. Ça arrive. Sans vraiment y croire, on est partis voir du côté de Georgio qui a fait une entrée puissante et affectée. Avec trois musiciens et un backer, il assurait comme il l’a toujours fait : voix claire, textes profonds et détermination dans le flow. On s’est par contre étonné de voir la Wallifornia Beach peu peuplée, au vu de l’heure et du nom de l’artiste, par une masse assez concentrée sur le devant de la scène. Suivant alors les conseils du grand patron, on s’est dépêchés de rattraper la zone de concert dont on ne prononce pas le nom pour découvrir Songhoy Blues.

Les guitares se sont mises à cracher, la basse roulait, la batterie éclatait dans les spots tandis que le frontman se jetait de gauche à droit avec un sourire d’illuminé. Gros coup d’entrée, Songhoy Blues a tapé juste. On ne parvenait pas à déterminer si l’on voguait plus vers le blues classique, les riffs funky ou les sonorités maliennes. La musique se construisait devant nous. La foule suivait les mouvements avec acharnement, sans aucune honte. Pendant un instant on ne s’est d’ailleurs plus vraiment senti dans un festival, plutôt dans la fête de jardin d’une tante éloignée qui possède un goût assez aiguisé pour la musique profonde, la musique du monde explosive, dont la complexité de couleurs replace vite les bêtes compilations zen dans leur rayon Carrefour. Avec transport, dans des mouvements de bassin plutôt nobles ou la tête haute, chacun se trouvait marqué, impacté, traversé. Entre les morceaux, Aliou Touré expliquait justement cette force : « la musique est une question de bon sens, que tout le monde partage. Vous ne connaissez pas cette langue, vous ne maîtrisez peut-être pas ces notes, mais vous comprenez. » Après avoir lancé quelques passages hip hop, le groupe s’est engouffré dans une improvisation superbe qui ne s’arrêtait plus. On le voyait tous pourtant cet ingé-son qui se débattait pour signaler au groupe que leur temps était écoulé – enfin, il forçait un peu. Le tourbillon a pris fin. On s’est senti lavés, nettoyés. Une sensation de paix nous recouvrait étrangement, tout pareil qu’une bonne session de running, mais là, on se sentait enfin tranquille.

Il ne nous en fallait pas plus. Toute l’esplanade de l’Open Air était en train de subir les coups de basse que Mac Miller pêchetait bien loin, quand de l’autre côté des Ardentes, Tyga broyait la plaine de la Wallifornia Beach sous ses vibrations. Grosse soirée rap pour le festival, réussie de tous les côtés, alors que Placebo allait suivre pour finir sur une trombe d’enceinte peu représentée durant ces 4 jours. On espère que les festivaliers ont eu ce qu’ils voulaient. Nous, on devait se trouver quelque part entre la place cathédrale et Bamako.

Dimanche : Coucou Tommy

Comme un dimanche, on pensait y aller doucement, sans trop se presser, pour profiter des deux objectifs que l’on plaçait véritablement sur cette journée : croiser Tommy Genesis et recevoir dans les écoutilles le talent de Christian Scott. On ne s’attendait pas vraiment à plus. Une petite crise de conscience professionnelle nous a poussés à jeter un œil le matin sur l’application du festival, plutôt bien foutue. Au fil du programme, rythmé par les écoutes, on s’est dit qu’on devait filer pour chopper TheColorGrey, notre compatriote d’Anvers qui ouvrait la Wallifornia Beach.

On est tombé sur un R&B ciselé, mâtiné de trap et de soul. Le MC jouait avec son public – dont il ne méritait pas la faible densité – selon les thématiques des titres qu’il s’apprêtait à balancer. Encore un mec des petites heures, les premières, capable de gérer une scène comme une tête d’affiche. La setlist roulait en alternant les genres, doux ou colérique, affecté dans le sillage du R&B des années 2000 ou travaillé à l’image de ses fruits contemporains. Quand on réécoute maintenant le projet du jeune artiste, on perçoit encore plus sa qualité de performance qui en effaçait l’aspect trop lisse, trop produit. Le spectre de Loyle Carner nous avait d’ailleurs traversé l’esprit, par rapport à sa capacité de livrer un produit brut, sincère. La journée commençait très bien, avec une leçon d’humilité.

Derrière, on s’est posé dans l’humeur maussade de Tout Va Bien, d’autres compatriotes qui ont poussé l’électro pop comme un début de dimanche. On est resté en pyjama avec un coca à la main, à regarder le monde par la fenêtre. En vrai, on a regardé le public. L’esplanade se tenait sur le fil, heureux de trouver l’équilibre à l’aide de Tout Va Bien – on va la faire vous êtes prêt ? – et tout allait bien.

Un peu moins quand on poireautait pour Princess Nokia. La diva s’est pointée avec 20 minutes de retard. On peut comprendre. Par contre, elle nous a enfilé encore 10 minutes dans la brochette avant de mettre les pieds sur la Wallifornia Beach, sans vraiment trop y croire, tandis que la Dj passait son temps à surveiller son smartphone entre deux touchers de bouton. On a pourtant accroché direct, parce que ça faisait du bien de voir une artiste féminine mordre avec cette férocité un milieu culturel plutôt réservé aux mecs. Le souvenir des jours précédents est là pour témoigner. Mais la Princess ne s’est pas gênée pour taper tout autant du pied qu’une série de twerks bien gigotés. Enfin, le tout s’est vite tassé pour traîner en longueur. Elle ne semblait pas avoir envie d’être là, puis le public non plus. On s’est dit au revoir en se disant que ça ira mieux la prochaine fois.

L’Open Air nous attendait : Tommy Genesis allait se montrer d’une minute à l’autre. On devait compter parmi les rares paumés qui attendaient sa venue dans une tension insupportable, parce que le monde entassé le long des barrières ne réagissait presque pas, ou tout autant que la quarantaine de moutons qui habille maintenant les coteaux. On ne pouvait d’ailleurs observer qu’une modeste poignée de spectateurs, laissant un vaste champ libre derrière eux. Le type de vision qui pourrait refroidir pas mal d’artistes. Nos brebis étaient tellement occupées à paître et ruminer qu’elles n’ont pas remarqué le petit corps frêle qui commençait à se détacher sur le fond noir de la scène. Tommy Genesis avait fait le pari de se ramener sans aucun décor, sans aucun soutien scénique, sans même un backer ou un dj : une scène totalement noire, une grande scène du parc Astrid, vide. Elle s’est avancée sur le bout des planches, timide et incertaine, sans prononcer de mots, si ce ne sont quelques souffles gênés qui ont hoqueté ci et là. « Heyy… » La foule ne bougeait toujours pas, quelques applaudissements se sont fait entendre, sans plus. Elle a fini par se mettre à parler, tâtonnante, sur la pointe des pieds, n’hésitant pourtant pas à répondre directement aux téméraires qui s’adressaient à elle. Le live s’est lancé : « first track ». Le petit oiseau s’adressait directement à la régie pour demander la bande-son sur laquelle elle se mettait à déballer sa verve. Franchement, on est restés paralysés, comme tout le public. Tommy Genesis venait de changer de visage. « Shepherd » nous a martelé la gueule dans le même élan et la Canadienne a bondi d’un coup pour descendre dans le fronstage. On s’est retrouvé devant elle – comme un con, comme un mouton. Cette petite chose qui flottait dans son seul polo Fred Perry dirigeait le monde rien qu’avec les yeux. Effrayante. Le temps qu’on se remette de notre étourdissement, elle était déjà montée sur les barrières pour attraper les quelques fans tout ébahis. Pas d’applaudissements. Un silence écrasant. Tommy Genesis lâchait des rires étouffés, sans remonter sur scène. « next track ». Et elle s’est mise à s’envoyer tout le passage jusqu’à la régie en jouant avec les vagues de photographes, avec le public qui grossissait au fur et à mesure. Prendre les mains des uns, s’accroupir devant les autres, plonger dans les yeux de certaines, hurler pour d’autres. Elle n’a pas arrêté de bouger sans jamais lâcher son flow de mots. Ses tresses commençaient à se défaire à force de darder de gauche à droite, de fouetter l’espace. La petite femme rayonnait. La petite femme explosait de force, de puissance et de majesté. Elle passait d’une voix aiguë, légère et voilée aux vibrations lourdes et enragées. Quelques bonds, quelques cris de possédée. Sa performance dépassait toutes les limites possibles, brisait toutes les représentations classiques : une femme puissante aux allures d’enfant mettait plus de tripes sur le parc Astrid que toutes les sommités bodybuildées avant elle. Une artiste ne se souciait pas ici de son image ; elle repoussait les caméras et les smartphones qui la gênaient. Elle ne se tracassait pas de maintenir une distance avec le public ; elle a fini par y plonger tout entière. En passant au-dessus des barrières, avec derrière elle une scène qui ne servait foutrement à rien, Tommy Genesis explosait les allures de diva, les statuts auxquels tous les autres prétendaient – ce qu’on venait de reprocher avec amertume à Princess Nokia – afin de se concentrer sur l’essentiel : déglutir son art pour nourrir la nichée. « Ce que je fais là, c’est facile. Tout le monde peut le faire. » Deux trois coups de boyaux ont encore éclaboussé l’assistance, puis l’artiste est sortie de scène, doucement, à petits pas retenus, sous une clameur prodigieuse.

On l’a encore dans le bide ce concert. Difficile de digérer autre chose par dessus, les goûts étaient un peu fades. Mais pas de honte, on assume, on s’est envoyé à la suite une valeur sûre avec le concert de Liam Gallagher, parce qu’il n’y a rien à faire, la voix du mec nous touchera toujours jusqu’aux orteils. Il est venu cachetonné, c’est clair, mais il a tout de même mis de sa personne Liam, avec quelques « fock ya » et « Manchestah » dont on raffole : public présent et conquis, nous aussi. Ouais. Dans tous les cas, ça semblait franchement mieux que Post Malone. S’il y avait une bonne ambiance quand on est arrivé, sur « White Iverson », on avait toutefois l’air de victimes roulées par un joli playback. Alors oui, on sait que la bande-son est aussi là pour « habiller », pour soutenir certaines prestations, mais il y a des limites que personnellement on n’apprécie pas trop de franchir. Enfin, « Congratulations » semble avoir contenté tout le monde, c’est le principal. Après, on ne pourra pas dire que Julien Doré n’aura pas fait le boulot ni même Chinese Man qui se sont fendus d’un show cosmique avec une scène à trois niveaux. Pouf, feu d’artifice avec les doigts.

Notre parcours s’arrêtait avec Christian Scott, à la Rambla – merde. Quelle tristesse dans notre cœur. Déjà qu’on n’avait pas tout de suite compris : durant le concert de Post Malone, un mec charismatique derrière nous arborait une série de bijoux en or, énormes. On s’est dit que le type avait du potentiel, avait le droit d’être « quelqu’un ». Il s’agissait de notre trompettiste des cieux et on n’a pas tilté – double merde. Le souffle jazz s’est mis en route, percé en certains points par ce malheureux son si froid, ingrat du maître à l’œuvre, recouvert d’un voile étouffant. Quelques larsens jetaient parfois des aiguilles sur le fil chaleureux qui parvenait enfin à se tendre. On a tout oublié, tout ça, la Rambla. Christian Scott a lâché les chevaux, le band s’est envolé à ses côtés. Clap de fin. Rêve dans l’encéphale.

Grosse drache. Le ciel avait tenu tout ce temps.


Toute la journée dans la street / tu fais ta mula, tu t'en fous du reste / T'as réussi, personne te félicite

Avec son affluence générale de 80.000 festivaliers, les Ardentes ont carrément remporté la mise – gros pic pour le vendredi qui a rencontré 22.000 spectateurs. Le pari de tabler sur une affiche davantage axée vers les « cultures urbaines » a donc porté ses fruits au terme de cette édition 2017, bien qu’il brasse également son lot de critiques. Pour faire court : certains discours accusent les Ardentes de surfer sur la tendance.

De notre côté, on soulignerait que la plupart des artistes que nous avons vus ont charbonné dignement – même si on a rencontré dans la programmation un peu trop de bangers en synchronisation labiale. Et pour cause, la (presque) domination du hip hop sur le marché ne recouvre pas qu’une somme de chiffres, elle envisage surtout un panel d’artistes dont le genre et les ramifications prennent du galon. Il n’est donc pas étonnant que les affiches muent vers les « cultures urbaines ». Il suffit aussi de regarder le paysage des festivals belges : on savait très bien où l’on mettait les pieds, et on n’a pas été déçus.

La nouvelle situation des scènes extérieures permettait d’alterner avec plus de confort entre les diverses propositions, presque toujours gagnantes. Quant à l’usage des Halles des foires comme centre de conventions : on signe. Même avec ces différentes mutations, les Ardentes restent ce festival OKLM dans lequel on se sent bien, posé, à l’image des bords de Meuse. Si, c’est vrai. On le sait déjà : on se revoit en 2018.

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