Les Ardentes 2013

Liège, le 11-07-2013 | par Denis le 15-07-2013

Après avoir allumé le festival l’an dernier et ne nous être franchement pas privés de railler la programmation de la présente édition au fur et à mesure qu’elle se dévoilait, on aurait légitimement pu penser qu’aucun chroniqueur de Goûte mes Disques ne serait dépêché aux Ardentes cette année. C’est sans compter sur une curiosité de tous les instants, une dévotion totale à l’information culturelle et un pari perdu.

Le principe est clichéique, mais il se reconfirme sans cesse : plus tu attends d’un événement, plus tu as de chances d’être déçu. Le corolaire, naturellement, vaut aussi. Et pour le coup, c’est peu dire que je n’attendais pas grand-chose d’une affiche où les noms de M, Mika et Steve Aoki suffisaient à provoquer chez moi une montée de conjonctivite. Donc, au final, sans revenir transfiguré de ce périple dans le bassin mosan, j’y ai passé de bons moments. J’ai fait la sieste dans un hamac sous la grande scène pendant le live tout doux d’An Pierlé, ai dit à Stéphane Pauwels qu’il s’en tirait mieux en présentateur de groupes/chauffeur de salle qu’en chroniqueur sportif et qu’il ne devait pas hésiter à envisager une reconversion, me suis foulé la cheville en jouant au foot en backstage et ai assisté à 37 concerts, muni de mon calepin. J’aurais aimé dire à Karim des BB Brunes qu’il arrête de pleurer sur mon épaule, qu’il ne devait pas casser la gueule d’Adrien et qu’ils allaient certainement parvenir à dépasser les conflits qui minent leur groupe, mais j’étais pas au bon endroit à ce moment-là. Bref, histoire d’éviter une longue liste de micro-faits ponctuels au sujet de ces derniers, le mieux est sans doute d’essayer de les reconfigurer sous la forme de quelques remarques générales, comme autant de confirmations ou d’enseignements nouveaux concernant ce festival et ceux qui, cette année, en étaient les acteurs.

1) De la bière et des wobbles : le public.

Fascinant et complexe, le public des Ardentes (dire liégeois serait restrictif : le public du Micro Festival n’est pas vraiment le même) passionne les éthologistes les plus avertis et déjoue les typologies trop étroites. Pour résumer à grands traits — et répéter ce que j’affirmais déjà l’an passé —, on dira quand même qu’il y a là une bonne partie de personnes qui n’en ont strictement rien à secouer de la musique. La super vanne de Jimmy Kimmel avec les hipsters de Coachella ne fonctionnerait pas en bord de Meuse : en fait, sur l’Open Air, si tu demandes à un type ce qu’il a pensé du concert de dEUS, il y a de fortes chances pour qu’il te réponde que l’ambiance était quand même meilleure au Joe Piler Saloon. Et ce n’est même pas une hyperbole.

Le public des Ardentes n’est que fête, bières, cotillons et chapeaux de cow-boys rouges qui deviennent frisbee et que tu finis par te prendre dans la gueule au meilleur moment. En toute logique, il est carnavalesque. Des connards en déguisement, tu en trouves à chaque festival, bien sûr : tu sais, ce mec qui, le matin même, se dit qu’il ramènera sans doute plus facilement une gonzesse s’il enfile un costume de Bob l’éponge ou de pingouin. Ou, à tout le moins, qu’il se fera un pote ou l’autre et deux-trois free hugs, pas besoin de plus. Eh bien à Liège, ça ne marche pas, ça cartonne : déguisé en panda ou en papillon, tu es le roi du jour, ta photo se trouvera sur le profil facebook de 750 personnes que tu ne connaissais pas avant et on t’aura payé environ cinq litres de bière sur l’après-midi. “Nan mais je m’en fous que tu écoutes le concert, je te dis qu’il y a un panda à côté de moi : ramène-toi on va faire une photo !”

Autre situation emblématique permettant de saisir les logiques de la faune locale : durant les quatre jours, rares étaient les moments où deux artistes évoluaient en même temps (ce choix, présenté comme destiné à favoriser le confort des festivaliers, permettait surtout de se passer de trente noms sur l’affiche), mais, le vendredi soir, Steve Aoki et Aufgang jouaient en même temps. Vous connaissez déjà le premier ; le second est un groupe de l'écurie InFiné composé de deux pianistes et un batteur, ce qui donne un projet ambitieux de mix entre classique et électro. Il y avait maximum 250 personnes au concert d’Aufgang pendant que plus de 6000 personnes jumpaient sur les pauvres remixes de l'Américain, en attendant qu’il balance un gâteau à la crème au visage d’un fan et qu’il fasse un tour dans le public sur son bateau gonflable (“tavu le mec y’ est monté dans un bateau là, ma parole, c’était trop ouf. Des barres d’hallu ici, meilleur concert de l’année azy !”). Au fond, c’était aussi objectivement mauvais que tout à fait efficace pour Liège. Après son set, Steve Aoki a eu la gentillesse de filer sa clef USB au bouffon qui gérait le Joe Piler Saloon. Du coup, on a encore entendu “Pursuit of Hapinness” en boucle pendant trois jours.

2) NSM le son du HF6.

Confirmation aussi, hélas. On nous avait promis un travail en profondeur qui viserait à améliorer la qualité sonore des halles, large espace particulièrement ingrat pour les ingés son. L’objectif relevait de la gageure et n’a logiquement pu être mené à bien : si l’endroit reste autant idéal pour les grosses artilleries nerveuses (genre Stupeflip) que les vieux concerts bordéliques (genre Arno) et qu’il se laisse volontiers transformer en immense dancefloor orgiaque pour les sets électro nocturnes, il accueille moins volontiers les groupes plus fins, dont les arrangements et les voix sont minutieusement travaillés. Plusieurs concerts en ont pâti, à l’image de celui du sympathique Jacco Gardner (qui a, en prime, dû improviser un quart d’heure de set acoustique après une panne de courant) et de la prestation d’Hanni El Khatib, dont le rock très brut perdait forcément de sa clarté dans cette grande boîte de conserve résonnante. Pendant la conférence de presse du dimanche, Gaëtan Servais a forcé l’analogie avec son modèle déclaré en faisant des Ardentes un “Paléo-sur-Meuse” : il en a profité pour confirmer que le festival devrait probablement se déplacer en 2015, sans préciser quelles pistes étaient étudiées et en signalant que rester à Liège n’était pas une finalité en soi. Avant ce départ, il reste au moins une édition 2014, en vue de laquelle il ne serait peut-être pas inutile d’envisager simplement l’option d’un chapiteau intimiste pour les concerts plus délicats, quitte à conserver le HF6 comme défouloir. Mais, personnellement, je ne serais pas contre le fait qu’on refoute le feu à cet endroit. Et qu’on nourrisse le brasier avec le bois de ce putain de Joe Piler Saloon, tiens.

3) Rock belge : pas mort.

Autre confirmation : le Liégeois a, malgré lui, un petit côté chauvin et est en tout cas prêt à soutenir ses potes. L’accueil réservé à des formations comme Two Kids on Holiday, Yew et Lieutenant, régionaux de l’étape auxquels avait successivement été confiée la mission d’ouvrir l’Open air, suffit à en témoigner. Les trois groupes se sont parfaitement acquittés de leur tâche en se donnant à voir, chacune à sa façon indie oscillant plutôt vers le rock ou la pop, comme le blé en herbe de la scène locale. Bonne réception aussi pour les artistes du Nord du pays, comme les Compact Disk Dummies (programmés un peu tôt sans doute, mais assez entraînants dans une veine électro-rock rappelant Goose) ou les élégants Balthazar (auxquels on se prend à chercher quelques défauts avant que l’harmonie impeccable de l’hymne “Blood Like Wine” ne cloue tout le monde sur place). Mais le groupe belge par excellence reste évidemment dEUS : la bande à Tom Barman est venue le rappeler à quiconque en aurait douté, en livrant un concert excellent (l’un des meilleurs, sans doute, de l’histoire du festival), articulant savamment tubes légendaires et titres plus récents. Dans un final rappelant celui de Magnus quelques années plus tôt, Barman invite le public à monter sur scène pendant “Suds and Soda”, avant de conclure par le classique “Roses”. Le lendemain, l’un des mecs de la sécurité m’expliquera que “dEUS, franchement, ça se voit qu’ils sont pas pros. Un groupe pro, ça choisit quelques filles, ça te les pointe du doigt et tu les fais monter sur scène. Mais pas tout le monde. Tout le monde, c’est pas pro.” Ouais, ouais, t’as raison. Connard, va.

4) On te flingue dessus.

Bonne nouvelle : après une cuvée désastreuse en 2012, l’affiche rap/hip-hop de la présente édition s’est révélée nettement plus stimulante et c’est de ce côté-là qu’il faut se tourner pour épingler certaines des prestations les plus convaincantes de 2013 (en revanche, pour le coup, l’électro, c’était franchement pas ça).

On s’attendait à ce que Miguel soit l’une des révélations de l’année, mais son concert est passé plus ou moins inaperçu : programmé le jeudi, soit le jour qui a connu une nette perte d’affluence en regard des années précédentes, le pote de Kendrick Lamar faisait peine à voir face au parterre clairsemé de l’Open Air et n’est pas parvenu à communiquer le groove de son Kaleidoscope Dream. Le pire, c’est qu’un paquet de mecs risquent de le découvrir cette année et de se mordre les doigts de l’avoir loupé à Liège. Plus costaud, Nas est pour sa part parvenu à retourner le même Open Air, au cours d’une prestation qui a séduit des fans conquis d’avance.

Le vendredi, je n’ai pas eu l’occasion d’assister à la prestation du duo Bigflo & Oli, mais, à en croire les échos, les protégés d’Orelsan semblent avoir démontré de sérieuses qualités, autant en matière de flow que de maturité. À suivre donc. Grems, qui n’en revenait pas de devoir se produire à 16h et a remercié le public pour sa politesse (…), est parvenu à réveiller un HF6 relativement endormi à son arrivée, en usant parfois de grosses ficelles (et vas-y que je te tape dix minutes de beatbox, et que j’invite les gens à se fondre dans “des pogos et des mouvements sociaux”) mais en étant bien accrocheur (et puis, au fait, je crois que j’ai trouvé l’intrus dans le “Transylvanie. Epaisse brume. Château-fort. Scandinavie” qu’il scande dans “Vampire”, mais je ne balance pas, je vous laisse chercher). Le même jour, les Puppetmastaz ont proposé un show sympa, bien rôdé, mais dans lequel on devine une pointe de routine difficile à rompre : après avoir laissé la parole à leurs marionnettes, les mecs sortent de leur boîte en plein milieu du concert, parés de déguisements de chez Zeeman, puis retournent subitement se cacher. On rigole, on bouge un peu et on se dit qu’ils ont oublié de jouer “Pet Sound” (ou alors j’étais pas attentif), puis on oublie un peu. Distrayant.

Mais le gros concert de la journée, c’est évidemment 1995 : les Parisiens rappellent d’emblée que leur premier concert hors de France était à Liège (“À l’époque, on était tellement pas connu que les mecs de la sécurité avaient pas voulu nous laisser entrer”) et se mettent directement la salle dans la poche. En deux ans, le groupe a énormément gagné en maîtrise et sa cohérence lui permet de communiquer une euphorie nerveuse. Du coup, une heure de concert, c’est franchement court (trop court pour jouer “La Flemme”, d’ailleurs), mais ça permet de passer en revue le meilleur de La Source et de Paris Sud Minute. Au final, ça te donne envie d’aller faire le milliardaire dans le Joe Piler Saloon. Ou de flinguer dessus.

5) En vrac

En quatre jours, il y a moyen de noter plusieurs bonnes surprises et de s’affliger un certain nombre de fois. Dans la première catégorie, il faut retenir : sorte de Grimes moins tarée et nettement plus solide en live, la Danoise a offert une prestation limpide, à la fois dansante et hyper-classe, à un public quasiment absent. Si la performance valait franchement le détour, on peut en venir à chercher l’intérêt de booker ce genre d’artistes pour un public qui, au mieux, dort dans l’herbe. C’est à se demander si, à la limite, il ne vaut pas mieux faire jouer uniquement des Belges jusqu’à 18h. Ceci dit, la demoiselle se disait heureuse en sortant de scène, et moi aussi. Ça en fera au moins deux. À noter également le bon concert de The Maccabees, peu connus en bord de Meuse, mais qui ont réussi l’exercice difficile de captiver l’Open Air (en se dispensant de jouer “Ayla” — foutue mode de sucrer ses propres tubes) et la prestation toujours efficace des Kaiser Chiefs, éternel groupe de stade de foot dont les refrains nanananesques font toujours mouche. Enfin, il faut signaler la bonne idée d’avoir prévu une sorte de mini-soirée de clôture en invitant Compuphonic à distiller quelques titres sur l’Open Air : le set était globalement solide et l’ambiance excellente.

Du côté des bouffons de l’affiche, les places sont chères en haut du podium. On pourrait citer IamX, qui s’est fendu d’un demi-playback honteux et d’une exhibition désagréable de la fausse poly-instrumentiste Janine Gezang, qui paraît avoir été recalée au casting de Marilyn Manson époque Spooky Kids. Et pourtant les Sneaker Pimps, c’était tellement bien (réécoutez un peu “Bloodsport” pour voir). On pourrait évoquer Mika, sans surprise, qui s’est pointé — je cite un avis d’expert — avec “un décor fait par les redoublants du Créahm” et qui était lui-même beaucoup aidé par une bande enregistrée, mais qui a gagné des points en montant sur scène un peu éméché (un peu, hein, c’est Mika), mettant en cela mal à l’aise la partie du public qui était là pour ses enfants. Bien fait pour leurs gueules, d’ailleurs, ils n’avaient qu’à être au lit.

Mais la palme du mongolo, sans aucun doute, revient à M. Vous me direz que ça coulait de source et qu’on ne tire pas sur une ambulance, mais quand même. On m’a tellement saoulé à me dire que “Non, quand même, il faut aller le voir, c’est un musicien virtuose, quel guitariste de talent”, que j’ai voulu tenter l’expérience. Ça commence mal dès que le bonhomme pose le pied sur scène et qu’on a l’impression d’être confronté à Coluche qui aurait piqué un costume de Michel Polnareff. Musicalement, ça donne des rifs à deux balles interminables que même les Scorpions n’oseraient imaginer, sur lesquels viennent de temps à autre se greffer des paroles d’une vacuité confondante. Le fait que, entre chaque morceau, le bonhomme nous gratifie d’apartés couinés dédiés à sa grand-mère ou à sa maman n’aide pas vraiment non plus. Grand moment de déconne démago et putassière encore quand il fait monter huit gamins privilégiés pour danser avec lui sur scène : c’est sirupeux et niais en plus d’être franchement ridicule en regard du bordel déclenché par dEUS la veille, mais j’imagine que la sécurité aura apprécié le professionnalisme. Enfin, en guise de conclusion, “parce que la musique ça ne doit pas être pris au sérieux”, voilà qu’il nous sort une pseudo-chorégraphie de groupe sur l’un de ses propres titres. Putain, mais quelle preuve de dérision remarquable : Alphonse Allais, Groucho Marx et Woody Allen synthétisés dans une seule personne. Dans mes futurs cauchemars, M animera le Joe Piler Saloon.

Oh, et puis, je ne pouvais pas terminer ce compte rendu sans écrire quelques mots à propos du concert des BB Brunes. C’est fait.

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