Graham Dunning

Le Périscope, le 25-09-2019 | par Émile le 04-10-2019
Première partie: TH4 + Dilian

À Lyon, ce n’est plus une surprise désormais, la techno règne. La ville accueille chaque week-end plusieurs centaines de clubbers et clubbeuses autour du genre-maître des musiques électroniques. Le Sucre, le Petit Salon, le Bellona, le Terminal, et la foule d’autres salles et bars qui participent au mouvement contribuent à créer un kick généralisé, bien rendu par l’aspect total des contributions sur lesquelles s’appuie le festival Nuits Sonores. Les Extras du festival sont nombreux, car la culture techno est devenue marque de fabrique lyonnaise.

Mais qui dit marque de fabrique et prolifération dit aussi standardisation. La course au « set parfait » reste une course au concept de set qui est rarement interrogé. Et si des salles comme le Sucre proposent un vaste éventail d'idées, c’est toujours en conservant le même noyau. Un artiste mixe ET on bouffe en même temps, un artiste mixe ET c’est afterwork, etc. Sans douter de la qualité de ces soirées, on est parfois en attente d’une transformation dans notre consommation d’une musique qui reste extrêmement pauvre en termes d’inventivité scénique.

Cette bouffée d’air frais, on y a enfin eu droit ce mercredi 25/09, et ce n’était pas en club, mais au Périscope. Le Périscope, c’est cette salle de musiques aventureuses dont on vous a déjà parlé plusieurs fois, et qui fait souvent beaucoup de bien à la proposition culturelle de la ville. Des soirées de musique électronique, il y en a assez peu dans ce lieu plus proche du free-jazz et des musiques expérimentales, mais lorsqu’il y en a, c’est souvent pour recoller à des pistes qui s’éloignent beaucoup de la « techno » à proprement parler. On y vient rarement pour danser, et lorsque c’est le cas, c’est plutôt le post-punk ou le kraut qui assument le rôle. La soirée de mercredi s’intitulait donc « techno mécanique », et s’organisait autour de trois sets : TH4, Graham Dunning, et Dilian.

TH4 se produisait pour la première fois en public ce soir-là. Docteure en informatique, la Lyonnaise venait proposer un set entièrement codé en live sur TidalCycles. Pour ceux et celles qui ne le savent pas, TidalCycles est un software permettant de coder directement de la musique (principalement répétitive) en utilisant une banque de données préparée à l’avance. On code donc le sample à utiliser, le gain, les effets, le nombre de répétitions par mesure, etc. En soi, des caractéristiques qu’on trouve sur n’importe quel logiciel de son, mais qui ont la particularité d’être modulables sans interface pour qui sait maîtriser le langage du software.

 

L’autre gros avantage de TidalCycles pour la soirée telle qu’elle était organisée au Périscope, c’est qu’il s’agit de fait d’un véritable live, et pas simplement un live Ableton, qui, une fois projeté, permet au public de se faire une idée claire quoique complexe de ce que l’artiste est en train de faire. Alors, coder en live sur un logiciel, il faut tout de même comprendre que cela demande une concentration de tous les instants et cela impose d’être assis·e. Mais à part Kink et quelques DJs un peu plus aventureux, quand assiste-t-on vraiment à un spectacle de showman en set techno ? Il faut le dire, jamais. Ici, bien plus que quelques regards et mains levées, c’est tout le squelette de la création qui est exposé dangereusement à la vue de tous. On voit TH4 écrire, rater une lettre, la remettre, on voit des annotations faites à elle-même, des conseils à ne pas oublier pour les mesures à inscrire dans le gain ou dans le delay. On accède profondément au travail de l’artiste, bien plus encore que dans un concert à instruments acoustiques. Si les places desquelles on voit les mains du ou de la pianiste sont plus prisées lorsque l’on va écouter un concerto, c’est bien parce que le plaisir de l’écoute est amplifié, modifié et renversé par le spectacle de l’activité pratique par laquelle la musique s’exerce. Et ce spectacle, il est fondamentalement absent des musiques électroniques telles qu’elles sont pensées aujourd’hui. On s’en approche légèrement avec le concept de « Boiler Room », mais l’idée est plus de créer un engouement physique autour du Dj que de véritablement mettre à la disposition de tous le coeur de la création.

Alors pendant le concert, on peut danser, on peut simplement écouter, mais si on le veut – et tout le monde ne faisait en réalité que cela dans la salle – on peut s’amuser à déchiffrer ce langage informatique qui code la concrétude de l’inventivité musicale. On ne comprend pas nécessairement tout ce que fait TH4, mais on est amusé de pouvoir s’y essayer, et curieux de la voir travailler. De la musique en open source, si on veut, car elle commence là, la participation active d’un public au spectacle qu’il va voir. Pas en le mettant autour du Dj, mais en lui donnant les clefs pour visualiser l’effort créatif.

 

 

Tout ce spectacle était suffisant pour nous désaccoutumer des sets habituels et conquérir la foule à l’anarchisme fondamental qui éclate lorsque la séparation entre le créateur et le public se dissipe. La soirée était donc prête à passer un cap avec l’arrivée de Graham Dunning, tête d’affiche du plateau. Dunning est anglais, et il pratique une techno qui sonne légèrement expérimentale, et ne fait sens que si elle est vue en étant écoutée. Comme des Marc Rebillet, Jacques, ou Kink qu’on a déjà mentionnés, c’est un artiste dont on commence à entendre parler parce qu’il remet la scène au coeur du set. Lui aussi code, comme TH4. Sauf qu’au lieu de le faire dans le logiciel à partir d’une banque de sons, il code directement les informations qui vont être envoyées à ses machines : une 303, une drum, et quelques autres éléments présents sur sa table. Et le codage n’est qu’une infime partie de sa pratique musicale, puisque la majorité de ses pistes sont provoquées mécaniquement. Comment ça fonctionne ? Et bien Graham Dunning mixe sur une platine vinyle, mais en prenant le disque comme un objet en soi, et sans trop penser à la musique gravée dans les sillons. Le disque arbore des formes faites avec une sorte de scotch lisse, créant des patterns lorsque le diamant passe dessus. Ingénieux, certes, mais pas très différent du fait d’utiliser le vinyle pour scratcher. Cela ne s’arrête pas là : sur ce même vinyle est placé un rondin en bois, permettant de mettre un autre disque à l’étage à l’aide d’une tige de 20 à 30cm au milieu. Au-dessus du premier vinyle fonctionnant comme un sample mécanique, il place un autre disque, en bois cette fois, sur lequel il peut placer des éléments à la verticale. Ces éléments viennent frapper un déclencheur ou un micro et produire un son. Un son répétitif, calé sur le premier son, puisque tout tourne à la même vitesse.

On peut alors observer tout cela depuis la salle et grâce au téléphone qui filme du dessus. Les installations, le moment où il place des balles de ping-pong sur un troisième disque pour introduire du hasard dans sa musique, les fois où il doit recaler un disque qui s’est légèrement décalé à cause du frottement. Bref, Graham Dunning construit, innove, bricole, utilise de vrais synthés, mais mécanise le tout en direct, sous les yeux de tout le monde. Une fois de plus, on peut s’amuser à comprendre le fonctionnement de son set, on le regarde faire, on danse, et on existe différemment en tant que spectateur ou spectatrice que lors d’un set traditionnel, ou l'on vient consommer dans la distance.

 

Après cela, on peut dire que Dilian, pourtant très vivant derrière sa table, et avec une inventivité très intéressante dans sa musique, a pâti de ses prédécesseurs. Sans faire de « techno mécanique » à proprement parler comme Graham Dunning, et sans coder comme TH4, le fait que l’écran serve à la projection d’une installation – certes très personnelle – et non à la visualisation de ses procédés, cela nous a perdus. Après deux heures seulement, on s’était déjà complètement faits à l’idée que tous les sets techno devaient filmer en détail la table de l’artiste ; que l’accès à l’information créatrice était plus ludique encore que la danse ou l’atmosphère d’une soirée ; qu’elle était là, la richesse à venir pour une techno qui chercherait à innover.

La réintroduction de la notion de spectacle dans le live techno : voilà ce qui s’est produit au Périscope mercredi soir, et ce grâce au travail de l'association HATCH. Cela faisait des années qu’on attendait cela, et si on a probablement raté un nombre important de performances de cet ordre (il faut croire puisque Boiler Room faisait déjà jouer Dunning en 2016), il faut avouer qu’en plusieurs dizaines de sets électroniques, on ne l’avait encore jamais vue, et on espère que cette soirée ne restera pas un grain de sable dans un océan plus standardisé.