CTM Festival 2020

Berlin, le 30-01-2020 | par Kidula le 26-02-2020

C’est en sortant au petit matin de feu le Club Maria dans le cadre d’une soirée du CTM il y a quelques années que j’ai pris la décision de passer la majeure partie de mon temps à organiser des festivals. Para one avait dû dégager de la scène les Noze, complètement pétés et ayant largement dépassé le temps de leur slot. Il avait livré un set dur et tranchant, et confirmé à jamais sa place dans mon cœur comme le numéro un de toute la vague électro (à la) française.

Depuis, je retourne autant que faire se peut visiter le festival allemand (appelé Club Transmédiale à l’origine), qui reste un des musts du circuit européen. Plutôt que d’aligner les noms qui font les colonnes de Fact et Resident Advisor, le CTM travaille à la marge, cherchant les projets et les artistes les plus « pointus » (quel horrible mot), dans des esthétiques aussi variées que possible, de l’électroacoustique au reggaeton, de la techno turbine aux expérimentations folk.

crédits photo : Udo Siegfriedt / Stefanie Kulisch / Irma FS

Le CTM est un festival avec un accent réflexif assez fort, où les plus courageux·ses peuvent se faire remuer les méninges autant que le corps et les oreilles. Le thème de l’édition 2020 qui s’est tenue du 24 janvier au 2 février était « Liminal », qui se réfère à la liminalité en français dans le texte. J’ai cherché pour toi ce que ça veut dire : c’est en quelque sorte un état de seuil, une phase d’incertitude qui précède un après tout en se référant à un passé. Comme tu vois, on ne rigole pas niveau théorie chez nos amis allemands.

 

 

ROBOT ROCK – Jeudi 30 janvier

Le festival qui s’étale sur deux semaines présente une masse de contenus incroyablement riche, de l’installation à la conférence en passant par une centaine de lives et de DJ sets en tout genre : il faut donc faire le tri en jonglant avec les distances berlinoises.

Je m’engouffre en fin d’après-midi dans Kunstenquartier, l’une des nombreuses salles occupées par le festival. Il faut longer les sièges du théâtre dans le noir, au son d’une techno « noire et martiale »™ jusqu’à un rideau qui occupe le fond de scène. 

12 personnes sont au centre de l’espace, harnachées dans de lourds exosquelettes câblés au plafond et se livrent à une danse mécanique et contrainte. Ils portent un bleu de travail, quelque part entre la combi Fallout et l’uniforme d’une dictature communiste. L’image est puissante. On a l’impression de voir un groupe de techno-vikings du futur tout en pistons et diodes qui leur envahissent les bras et le dos. C’est à la fois chorégraphié et libre. Les bras des cyborgs sont contrôlés depuis le plateau par Louis-Philippe Demers et Bill Vorn, deux artistes multimédias qui travaillent sur les thématiques du cyborg et de la robotique. L’intégralité des cobayes a choisi d’être là puisque l’on pouvait s’inscrire au préalable pour faire partie de l’expérience.

Au-delà de l’éclairage ambiant qui reprend les classiques du club techno avec ses flashs strob et ses rayons lasers rouges ou bleues, des lampes sont fixées sur les bras des automates et viennent éclairer leur visage souriant, mais suant, au rythme de cet aérobic de la dictature du futur.

Si on sent que le show a nécessité beaucoup de travail et possède une imagerie forte, je regrette un peu le questionnement et l’imaginaire déjà old school qu’il évoque. Les machines nous contraignent à vivre dans une semi-liberté consentie, mais nous faisons désormais (presque) tous corps avec celles-ci. L’imaginaire visuel mécaniste du projet (et finalement son environnement sonore très techno 2014 pour le dire vite) donne une vision un peu rétro futuriste au à l’ensemble. J’en suis pas à leur dresser mon carton ok boomer, mais j’attends avec impatience des visions post apocalyptiques plus proche de l’imaginaire de 2020. Mais je fais la fine bouche.

Je passe ensuite faire un tour au Hau2 pour une série de concerts assis. Je ne suis malheureusement pas trop dedans et les expérimentations radiophoniques de Dani Gal et Ghazi Barakat, comme le mélange de noise et de spoken word du duo iranien NUM, me passent un peu au-dessus de la tête. Ça me permet toutefois de réaliser à quel point il existe une infinité de projets expérimentaux au-delà de l’Europe et des États-Unis. Pour vous donner une idée, allez simplement voir sur Syrphe, excellente plateforme dédiée à la production asiatique et africaine et dont j’aperçois justement le tenancier dans l’assistance.

 

 

Le dernier projet est Afrorack, du synthé modulaire de Côte d’Ivoire. Au-delà du nom fantastique (l’Eurorack est un standard du synthétiseur modulaire) c’est un chouette live d’acid / techno / ambiant « fait à la main ». Ça me donne envie de creuser le sujet, mais je pars avant la fin pour garder un peu d’énergie.

Je file au Berghain après ce début de soirée déjà riche, mais je suis stoppé dans mon élan par une spécificité berlinoise qui me crispe au plus haut point : la queue. Impossible de pénétrer un club allemand sans s’assurer auparavant d’avoir attendu une bonne demi-heure et d’être congelé à l’os. On me rétorquera que cela fait parti du folklore, du mythe, de la légende, mais les amis, on est en 2020 : c’est bien beau de discuter inclusivité, espaces de liberté et que sais je, si c’est pour asséner un « NEIN » a toute une partie du public sans autre forme de procès. J’invite donc notre ami Sven à aller écrire le second tome de ses mémoires et à nous laisser faire la teuf peinards.

Avec tout ça, j’ai donc raté Lyra Pramuk et Nene H & l’Ensemble Bassiani, deux artistes issues de l’excellente plateforme SHAPE. Puisque j’organise un festival qui en fait partie, mon sens aigu de la déontologie m’interdit de vous en faire plus avant la réclame.

Depuis l’arrivée en Europe de Senyawa il y a quelques années, je sais qu’il se passe beaucoup de choses en Indonésie, mais mon temps de cerveau et l’orientation très américano-européenne de la presse font que je passe à côté de plein de trucs fous. C’est ce que vient me prouver de manière très « in your face »  Raja Kirik, groupe composé de Yennu Ariendra et J. Mo'ong Santoso Pribadi. Le texte sur le site du festival est très théorique et présente une réflexion sur le buto indonésien et l’oppression coloniale. Je suis dès lors assez peu préparé à la purée que le couple balance direct. À droite, l’un envoie des séquences que l’on pourrait qualifier de gabber, ultra rapide et ultra dégueu, depuis un laptop, en tapant maladement sur des pads. De l’autre, son collègue alterne le matraquage de sortes de ressorts amplifiés, avec des sonorités qui vont rappeler Glenn Branca, et les hurlements dans des instruments à vent qui ont l’air d’être bricolés avec des restes de chantier. Il y’a un aspect déroutant dans les timbres, les rythmes et au final un peu tout, mais on est emporté par leur énergie.

Surtout, on sent bien que ces gens s’en foutent de tous les symboles d’une certaine hype qui les entourent : le Berghain, le CTM ou la presse qui pourraient être là, les mecs n’en ont rien à carrer, et ils enverraient probablement la même sauce dans une obscure salle des fêtes de Jogjakarta. Pour vous résumer mon avis, Raja Kirijk, ils tapent sur des bambous et sont numéro 1.

C’est Duma qui enchaine derrière et je n’en ai jamais entendu parler. Si on est censé être sur un mélange de grindcore et de doom, une seule personne est sur scène, avec un laptop qui ne démarre pas. Alors j’attends pendant que tout le monde s’affaire à faire parler la machine.

J’attends notamment parce qu’ils ont un disque à sortir bientôt chez Nyege Nyege. Depuis que je suis allé voir en Ouganda à quel point la hype est justifiée autour du festival, depuis que je me fais plier tous les mois par le nombre incalculable de leurs excellentes sorties, je leur fais une confiance assez aveugle (au hasard, allez y voir ici, ici ou encore ). Ceci étant dit, quand ce laptop démarre je ne suis absolument pas prêt pour ce qui m’arrive.

Alors que des énormes blasting beats commencent à dégueuler à une vitesse non conventionnelle du Funktion One, une sorte de Zach de la Rocha noir et tendu comme un arc débarque et vomit un torrent screamo à pleine puissance. Je perds alors le contrôle. Je suis dans le pit, c’est un gros pogo au milieu du club et les chants gutturaux death et super high pitched tendance depressive black- metal s’alternent sur ces beats ultras rapides et digitaux. Parfois je devine des mélodies qui me rappellent Kaoss Edge, le faux projet digital-grunge de Daniel Lopatin. Je me dis que ça fait 15 ans que je l’attends ce projet de métal électronique (même si le Canadien City a fait un excellent job en 2018 avec Skeleton) et que je l’imaginais venir de n’importe où, mais pas du Kenya. Ça dure une petite heure, le chanteur vient hurler dans la foule, tout le monde est rendu dingo, j’ai 20 ans à nouveau.

Après cette monstrueuse baffe, j’ai un peu de mal à retomber. Je monte au Panorama bar voir Sherelle dont la Boiler Room a mis tout le monde d’accord à juste titre. C’est moins blindé que ce que j’attendais, pas mal de monde est allé voir Andy Stott qui commence, mais le set de DnB et de jungle hyperkinétique de l’Anglaise me parait à la hauteur de sa réputation.

Je redescends et ça cogne déjà très fort contrairement à ce que je m’attendais de la part de Stott. L’Anglais “joue la salle” comme on dit, il fait plaisir au public et lui donne du gros biscuit. J’aurais préféré la grosse pompe aspirante d’infrabasse dont lui seul a le secret, mais je fais la fine bouche, c’est objectivement beau et réussi. Encore la tête dans mes Kenyans, l’appellation “Depressed Dad Techno” soumise par mon collègue pour qualifier l’Anglais finit de me distraire de cet excellent live.

Je quitte les danseurs hypnotisés par les premières mesures du Back to Back des excellentes Cera Khin et Lokier, parce que toutes les bonnes choses ont une fin et j’ai encore deux jours à tenir à ce rythme-là.

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