Château Perché 2019

Villeneuve-Sur-Allier, le 25-07-2019 | par Émile le 04-08-2019

L’art du récit

En festival plus encore qu’en concert, la qualité de l’événement est relative à celle du récit qu’on pourra en faire. Voilà pourquoi un festival réussi est souvent un festival qui a su donner les bons éléments aux bons moments, afin que le public puisse se raconter une belle histoire, en disant que « non, ce n’était pas qu’une série de concerts ».

Et à ce jeu-là, de l’extérieur, Château Perché avait l’air de jouer dans la cour des grands. Car il en fallait, de l’audace, pour proposer une expérience si unique qu’elle ne nécessitait pas d’avoir un line-up démentiel pour pouvoir faire partie des quelques gros festivals auxquels tout le monde voulait participer cet été. Avec un discours écolo, une véritable ambition de déconstruction, une passion pour les décors et les déguisements et l’utilisation abondante d’une terminologie du rêve, on partait avec la certitude de revenir avec un récit complètement fou – on était même prêts à ne pas se faire un planning de concerts ! Alors oui, on en a une, d’histoire à raconter, mais ce n'est pas celle avec laquelle on voulait rentrer.

On l’a tout de suite compris. En arrivant jeudi vers 21h, on avait déjà parcouru les réseaux avec une certaine inquiétude : navettes retardées ou annulées, festival toujours fermé à 20h alors que la fête devait démarrer à 18h, les gens s’impatientaient mais on a cru qu’en arrivant à cette heure-là, tout serait réglé. Autant dire qu'on a vite déchanté en comprenant que l’entrée du festival se ferait sur une minuscule route, sur laquelle les bus ne pouvaient pas se croiser, et qui allait rester bloquée plusieurs heures. Résultat : on a parcouru les 2 kilomètres qui nous séparaient de l’entrée du festival en 4h30. Comme début de récit, on fait clairement mieux, surtout pour un festival qui se vend comme un événement de quatre jours - jeudi à dimanche - alors qu’en réalité il n’y en a même pas trois - jeudi 18h à dimanche 16h, sachant que vous arrivez en fait vendredi matin et que vous repartez dimanche midi.

À 2 heures du matin, déjà morts, on se décide quand même à rentrer sur le site pour faire un tour des onze scènes qui nous ont été promises : là on doit l’avouer, ce premier passage était renversant.

 

 

La perfection éphémère

Autour des trois scènes se situant sur la plaine, huit autres se trouvaient le long d’un chemin sinuant dans la forêt qui entourait le lac. C’est sur ce chemin que, en pleine nuit, on découvre tous les cent mètres une scène magnifique, lumineuse, balançant une techno très classique, mais qui projette des rayons gorgés de la beauté des festivalier.es. Un grand dôme, une fausse église, des recoins « chill », un cinéma, un théâtre : on circule parmi les lieux comme des gamins dans un parc d’attraction, s’arrêtant à chaque fois au milieu d’une centaine de personnes dansant et s’embrassant, enroulées dans des guirlandes lumineuses et des costumes faits maison. A ce moment-là, on oublie complètement les cinq heures passées à attendre à l’arrêt dans la voiture, la fatigue et l’incompréhension générale. On comprend alors parfaitement l’ambition du festival : la musique n’est effectivement qu’un support de la mise en scène des festivalier.es et de la longue fête qu’ils se préparent à vivre. L’atmosphère est pure, la détente est immédiate, et le souvenir de cette promenade le long des scènes restera longtemps gravée dans notre mémoire. Pourtant, cette joie qui surpassait une arrivée mitigée, on ne le retrouvera quasiment plus pendant le reste du festival.

 

 

Il pleut, il mouille, pas la teuf pour les grenouilles

Il est probable que l’organisation fournisse une longue explication de ce qui s’est passé ce week-end dans les jours à venir, mais sur le moment, personne n’a rien compris. La pluie en festival, c’est toujours un problème, et il arrive qu’un concert soit annulé ou déplacé, mais le fait qu’à Château Perché 2019, ça ait fondamentalement ruiné le week-end, c’est une chose qu’on ne s’explique pas tout à fait.

Après la pluie – violente mais courte – du vendredi, on s’est mis en tête d’explorer plus en profondeur le chapelet forestier des petites scènes qui nous avait marqué la nuit précédente. La programmation avait l’air plus originale, et c’est véritablement là que se jouait l’idiosyncrasie du festival. Déjà, la promesse d’une activité 24/24 avait l’air d’avoir été abandonnée, puisque le site était vide. Mais surtout, toute l’installation électrique avait été bousillée par la pluie, laissant les festivalier.es comme une bande de perdus dans les bois. Tout le monde se demandait le chemin, personne ne comprenait où étaient les scènes, il y avait de la boue partout, si bien que lorsqu’on a enfin pu sortir de ce labyrinthe, on n’a jamais osé y retourner. Ce n’est pas normal d’avoir à faire des efforts phénoménaux pour trouver des scènes, un bar ou un endroit pour recharger le cashless. Pourquoi n’a-t-on pas regardé le plan, vous allez me dire ! Et bien parce qu’il n’y en avait pas. Zéro. Et aucun réseau sur le site pour regarder le plan qui avait été donné sur internet. Donc tout le monde s’est rabattu sur les trois scènes – dont deux grandes – auxquelles on avait facilement accès depuis la plaine.

Et heureusement, car on a appris très tardivement que par la suite, la quasi-intégralité des huit scènes de la forêt avait été tout simplement annulée. Comment on l’a appris ? Comme le reste, par hasard, lorsque par miracle quelqu’un sur le camping avait accès à Facebook pendant une minute, ou connaissait un pote de pote de l’orga. Un festival qui n’annonce rien, qui ne répond pas aux messages, avec des bénévoles qui n'ont quasiment jamais les réponses aux demandes des festivaliers, ça n’est vraiment pas normal, et ça n’a rien à voir avec la pluie.

Au-delà des festivaliers, on s’inquiète aussi pour les artistes, car quelques minutes avant de perdre le réseau en arrivant, on a vu passer sur l’événement un commentaire laissé par un artiste qui demandait si quelqu’un viendrait le chercher à la gare, puisqu’il n’avait aucune nouvelle de l’organisation. Personne n’est mort, et la fête a eu lieu, mais il faut le dire, le bordel était total. Pour récupérer notre accréditation, pour se garer, pour trouver un concert, pour savoir qui jouait et quand : excepté le camping, très bien organisé, rien n’a été vraiment simple pendant ce week-end, et la détente qu’impose ce type d’événement a vraiment été pénalisée par le manque d’organisation.

Pas le meilleur festival, mais les meilleurs festivaliers

Pourtant dimanche, à 10h du matin, les festivaliers et festivalières avaient le sourire aux lèvres, et la fête avait eu lieu. C’est qu’il a quelque chose que les autres n’ont pas, ce public, et qui fait toute la force du festival. Se taper plusieurs heures de train, puis d’attente, puis un bordel monstre pour venir en festival quelques jours en Auvergne, c’est une chose ; mais le faire avec des déguisements, des costumes maison et un totem construit avec un parapluie, du carton et des guirlandes, c’en est une autre. On ne saura pas le dire autrement : le public de Château Perché est un public positif, attentionné, qu’on n’a jamais entendu vraiment gueuler pendant le week-end autrement que sous le forme d’une légère ironie. On n’imagine même pas la réaction des festivalier.ère.s qu’on avait entendu hurler aux Nuits Sonores parce que l’arrêt de tramway était décalé de 50m pendant les travaux.

Si bien que sous la pluie, sans les trois-quarts des scènes, avec la fatigue et la boue, les gens dansaient en rigolant, agitant leurs lumières et faisant de l’événement Château Perché un projet auquel on croit encore. Ce public, on a vraiment envie de lui offrir la meilleure teuf qui soit l’an prochain, car il est d’une gentillesse rarement vue.

Au-delà de la réaction aux problèmes d’organisation, le public de Château Perché est un public qui s’amuse, qui laisse les gens danser comme ils veulent, et qui permet par exemple d’avoir des douches collectives en plein air dans lesquelles les meufs peuvent se laver nues ou seins nus sans se faire agresser. Et si ça vous semble évident, posez-vous la question de savoir si ce serait possible à Dour. Il est toujours possible que des festivalières aient vécu des moments étranges pendant le week-end, mais de notre point de vue, même en incluant les festivals de trance ou les free parties, vivre au milieu des perché.es pendant trois jours donne le sentiment d’une liberté inégalée dans les rassemblements de ce genre.

Voilà pourquoi on est déçus : parce que ce public méritait mieux. Il méritait qu’on l’informe, qu’on lui file un plan, qu’on le protège de la pluie, et pas qu’on lui demande de tout gérer, parce qu’on le rappelle, ce public-là, au-delà de sa sympathie, il a payé 130 balles pour venir. Pour pas tout à fait trois jours et sans artiste à gros cachet.

 

 

Non, Château Perché, ce n’est pas le Fyre Festival

Mais bordel, tout le monde y a pensé. Entre la pluie, le désordre de l’arrivée et du départ – car évidemment le problème des navettes s’est reproduit au retour – l’absence de réponse sur les réseaux, les blagues sur le Château « Fyre » Perché 2019 ont fusé dès les premières heures du week-end. Pourtant, il est important de revenir là-dessus : le Fyre Festival était une arnaque qui visait à faire cracher de la thune en organisant le moins possible, ce qui n’a rien à voir avec Château Perché. Il y a eu une programmation, un camping plus que vivable, un site propre et magnifique, trois soirées pendant lesquelles on pouvait vraiment faire la teuf, et des allers et retours possibles malgré le retard.

Est-ce un énorme accident de parcours lié à la pluie ? Il est tout à fait possible que même en travaillant comme des malades, l’organisation n’ait pas pu se projeter parfaitement en cas de pluie sur un site qu’elle ne connaissait pas. Mais il y a eu tant de cafouillages, qu’on est reparti avec un sentiment très amer, celui de ne pas avoir pu profiter du projet novateur et magique qu’on a aperçu pendant quelques heures lors de la première soirée. Au final, Château Perché 2019 a été un lieu sympa pour qu’un public adorable puisse se défoncer tranquillement devant du son. Il est probable que l’an prochain n’ait rien à voir, et sans la pluie, ce papier serait sans aucun doute dithyrambique. Mais voilà : qu’un festival de trois petites journées à 130 euros et sans programmation connue soit à ce point sujet aux annulations, changements, désorganisation, à cause d’un phénomène aussi évident que la pluie, c’est un problème.

Château Perché, on ne t’en tient pas rigueur. On espère que l’an prochain, ta fête sera merveilleuse et que ton incroyable public pourra enfin profiter à 100 % du beau projet dont tu les ravis depuis plusieurs années. Mais dans le doute, on ne sera pas là.

 

Crédits photo : Benjamin Puddu

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