Yoga

Schlaasss

Atypeek Music  |  2018
7 / 10
par Émile  |  le 6 février 2018

"Askip Schlaasss, de Sainté la ville du flashball, c’est comme c’que m’a dit ta mère hier (ton père en fait): ça défonce trop ta schneck comme un dauphin dans un poisson mort wallah. Wesh leur dernier skeud va semer le sbeul dans le monde sa race. Viens t’enjailler le reste on s’en balec, ça va t’ambiancer un peu comme quand tu bédaves de la banane. Et tu verras même si t’as le seum ça passe crème, après tu seras trop oklm frérot-e. Et le la premier-ère qui dit qu’ils «font du bon son» je le la démonte sa gueule."

On ne sait trop comment évoluera la carrière de Schlaasss dans le futur, mais vous pouvez déjà constater à la lecture du texte ci-dessus que c'est à Saint-Etienne qu'a été enfanté le groupe de rap le plus fun et incisif de tout le Schlaguistan. Depuis 2012, les trois membres du groupe cultivent en effet un esprit white trash et underground dans le seul but d'humilier la bien-pensance et tirer à vue sur la société bourgeoise.

Schlaasss avait marqué un gros coup l'an passé avec l'album Casa Plaisance, qui dévoilait un étonnant éventail musical et littéraire. Chaque morceau enfonçait une nouvelle porte des musiques actuelles, glorifiant la musique populaire en la travestissant, par l'audace des mélanges sonores, ou par la dadaïsation perpétuelle des textes.

En un sens, cet esprit se retrouve dans Yoga: de nouvelles frontières entre le rap, la pop et la musique électronique sont franchies en permanence, même s'il est vrai qu'on ne retrouve pas l'intensité qui nous avait donné envie d'aller tout casser sur certains morceaux anciens, que ce soit l'odyssée gabber du génial « Pupute » ou la parodie french touch de « No Drog Yourself ». Le nouvel EP ne pèche pas pour autant dans la composition: on sent que le groupe arrive dans une certaine maturité et que l'exploration se fait désormais de manière plus sereine.

L'esprit véhiculé par les textes, lui, ne se détourne pas un seul instant de sa lutte effrénée contre tout ce qui peut être tourné en ridicule dans la société des dominants. Le morceau-titre en est la pleine revendication: le yoga, discipline la plus absurde et oxymorique de notre société, fait l'objet d'une ironique injonction hurlée par Charlie dans le refrain, « mais calme-toi ! ». Schlaasss fait de son morceau une claque au visage de tous les managers et les cadres qui se soulagent de la violence du monde dans laquelle ils vivent par 10 minutes d'harmonie par semaine, seuls dans leur salon sur un tapis Décathlon fabriqué par des enfants.

Il en est de même pour notre rapport à la nature, que le groupe prend à contre-courant: à la manière du morceau « Hippie » du dernier album, « Je me méfie des arbres » est une longue tirade surréaliste à l'encontre de la mère-nature: « Le vent n'est qu'un loser, les herbes sont nocives / Triste le ciel d'hiver, la pâleur de l'endive / […] Que pleure la pluie, décrépisse le jour / Que colombe pourrisse, piquée par les vautours ». Que faire d'une injonction à l'écologie pour ceux qui n'en ont pas les moyens, et qui n'en récolteront jamais les fruits ? S'en moquer pour essayer d'en rire, et hurler « Pastaga ! » sans raison à travers le morceau pour se tourner vers quelque chose que l'on connaît.

Investir ce qui gêne, s'enfoncer dans la faille des incohérences de nos vies, voilà l'ADN de Schlaasss. Les deux stéphanois incarnent de vraies libertés positives, notamment autour de la sexualité, thème récurrent de leurs musique, et qui ne manque pas d'apparaître sur Yoga à travers le très étonnant single « Envy ». Parodie du revival post-punk, il aborde avec douceur une expansion du désir par-delà les sexes et les genres, dans une acceptation de toute les libidos du monde.

Schlaasss vit, et c'est une joie : leur travail est salutaire pour notre auto-dérision, notre prise de recul sur nos modes de vie et l'émancipation d'un autre hip-hop des quartiers populaires. Alors on tentera le coup, malgré la peur des représailles: vous faites du bon son.