Whole Lotta Red

Playboi Carti

AWGE  |  2020
7 / 10
par Ludo  |  le 28 janvier 2021

Sorti le jour de Noël après presque deux ans d’attente, ce nouvel album de Playboi Carti a déclenché une vague d’hystérie sans précédent chez les neurchis de rap cainri. Tandis que les uns criaient à la blague de mauvais goût, voire à l’ineptie la plus totale, d’autres hurlaient au chef-d’œuvre, au pied de nez aussi formidable que révolutionnaire qui allait faire rentrer le rap 2.0 dans une nouvelle ère. Un mois après sa sortie, force est de constater que tout ce beau monde s’est beaucoup trop emballé : l’album n’est ni un chef-d’œuvre, ni un vulgaire étron. 

Un peu comme Soulja Boy et Chief Keef en leur temps, Carti agace par son irrévérence et la manière avec laquelle il essentialise le rap jusqu’à en délivrer une version brute, d’une connerie absolument décomplexée. Cette tendance à sortir des morceaux qui semblent inachevés peut en cela rappeler le côté vaguement punk de cet album, d’ailleurs illustré par sa pochette qui fait référence au fanzine Slash. Tout comme les débuts des artistes londoniens à crête des années 70, sa musique est ramassée, viscérale, fait un maximum de bruit et horripile les plus conservateurs. Taillée pour embraser n’importe quel mosh pit, elle est aussi parfaite pour alimenter les shitposting les plus divers, avec pour seules paroles des punchlines aussi creuses que les tweets de Carti, écrits avec la subversion orthographique d’un élève de primaire. Et ce côté trollesque, aussi horripilant que définitivement trippant pour ceux qui aiment prendre les choses à leur trois millième degré, est encore renforcé par le concours du rookie Mario Judah qui a sorti une parodie de Whole Lotta Red pour contester sa sortie maintes fois repoussée, ou par des influenceurs en sueur. Parmi ceux-ci on retrouve d'ailleurs Adam22 ou DJ Akademiks, samplé au début du morceau « Control » – l’intégration de son commentaire annonçant la sortie de l’album en même temps que l’anniversaire de la naissance du Christ est d’ailleurs une preuve supplémentaire que l’album a été bouclé au dernier moment.

Véritable machine à gimmicks, l’album laisse penser qu’il aurait pu être composé d’un tout autre tracklisting si des morceaux comme « Pissy Pampers » n’avaient pas leaké des mois, voire des années avant. Contingente ou instrumentalisée, cette échappée aura au moins permis à Playboi Carti de renouveler sa formule en délaissant quelque peu sa baby voice, qui pouvait à la longue le faire passer pour un Crazy Frog du pauvre. Rappant le plus souvent avec une voix éraillée, comme s’il était le genre de petit personnage fatigué de devoir courir pour échapper à la menace d’un plus gros, Carti recherche également de nouvelles productions sur lesquelles s’illustrer. En se dégageant de l’influence vampirisante d'un Pi’erre Bourne ultra-présent sur ses deux projets précédents (iln’apparaît ici que sur deux titres), Carti rappe notamment sur des samples de Bach (« Vamp Anthem ») ou de Bon Iver (« F33l Lik3 Dyin »). Il s’illustre autant dans une sorte de cloud-rap défoncé aux opiacés que dans des odes à la connerie qui n’ont rien à envier à Gucci Mane ou à Lil B. Et tout cela sans oublier quelques collaborations prestigieuses pour la forme - Kanye West, Future, Lil Uzi Vert.

Précision qui a quand même son importance : cet album n’a pas forcément besoin d’être écouté en se défonçant au Xanax ou à la lean pour être apprécié. Il faut juste admettre qu’il n’a pas vocation à être apprécié dans un rocking-chair, et qu’il s’adresse essentiellement à un public très jeune, une génération Z qui, plus que jamais en ces temps confinés, a faim de démesure, de trompe-la-mort et de sensations fortes.

Le goût des autres :