Virtuous.scr

Antwood

Planet Mu  |  2016
7 / 10
par Simon  |  le 5 juillet 2016

Difficile d’aborder ce Virtuous.scr sans faire un crochet par la vallée dérangeante. Mieux connue sous le nom d’uncanny valley, cette théorie du roboticien Mashahiro Mori postule que plus un robot humanoïde est similaire à un être humain, plus ses imperfections nous semblent dérangeantes, inconfortables. Une inquiétante étrangeté, si on s’en tient aux racines freudiennes du terme originel (unheimlich).

On attribue ce phénomène à la capacité d’empathie que l’humain a pour le robot qui présente certaines caractéristiques communes mais qui se distinguent totalement pour le reste de son mode fonctionnement. Comme l’homme observe le regard attendri d’un chien, mais qu’il sait totalement non-assimilable à sa personne. Comme on peut le lire très justement, « un robot se situant dans la vallée de l’étrange n’est plus jugé selon les critères d’un robot réussissant à se faire passer pour un humain mais est jugé comme un humain ne parvenant pas à agir de façon normale ».

Pourtant, si la musique électronique de demain devait être celle du surhumain, du dépassement et de la réplication comportementale par la synthèse, les dernières tentatives des musiques dites « post-internet » nous ont montré que la machine a bien du mal à démarrer. Peut-être parce que ces musiques revendiquent leurs avancement par leur assise simplement « connectée », voient leurs motivations dans une esthétique tout-internet, synthétique, caractérisé par l’omnipotence du glitch, du dysfonctionnement gentillet.

Pour résumer, le grand défaut des musiques électroniques qui s’inscrivent dans ce cadre c’est qu’elles font le travail à moitié, tentent de construire à partir du vide, pour finalement retomber… sur du vide. L’intelligence artificielle, dans ce cas, n’est rien qu’un prétexte, un jeu de dupe. Une esthétique de plus plutôt qu’un véritable changement de paradigme. Un délire de geek absolument nul en maths, juste bon à jouer à la Game Boy Advance.

Ce culte de l’humain dans la dématérialisation nous a offert des choses aussi passionnantes que discutables : tous les poseurs de PC Music, les repentis de 4chan reconvertis dans le genre vaporwave, les architectes du changement de chez PAN (M.E.S.H., Lee Gamble, ADR) en passant par tous ceux qui tentent comme ils peuvent de faire survivre ce pétard mouillé qu’est le grime instrumental (Amnesia Scanner, Visionist, Mumdance, Untold, Logos). Tous ceux-là ont tenté de nous faire croire que quelque chose de neuf était en jeu, sans succès. Ces musiques restent encore trop humaines, trop « dirigées » par l’instinct, tellement marquées par les singeries de leurs géniteurs et leur désir de s’inscrire dans un mouvement neuf.

L’algorithme, lui, ne pense pas. Il exécute. Froidement, il est un plan qui se déroule, une logique de réponse. Il est programmé. C’est à la fois la force et la faiblesse de cette réflexion. Si on accepte que rien ne préexiste, l’algorithme n’est rien que repoussement de la barrière vers quelque chose de plus raide, une manière d’avancer un peu plus loin dans le cœur de la matrice, de faire coexister des axes au sommet de l’abstraction.

Il n’empêche que dans les tentatives de faire marcher l’intelligence artificielle sur ses deux pattes arrière, on se positionne plus dans le camp d’un Autechre, d’un Florian Hecker ou d’un James Hoff. Car ceux-là ont accepté, à leur manière, de tuer un peu plus le père, de construire leur environnement musical dans de la programmation pure, dans des composantes MAX/MSP, dans une logique quasiment algorithmique qui tente à tout prix de se construire à partir du néant, de se dématérialiser totalement en acceptant de travailler sur un autre axe mental et technique. Un nouveau langage est possible, pour le coup, et ces formations-là seulement pourront se targuer d’agir comme les créateurs d’intelligence musicale artificielle, si humanoïde qu’elle puissent apparaitre.  

Antwood fait partie de la première catégorie de producteurs cités plus haut, les joueurs de forme, les apôtres du style. Sa volonté de raconter l’histoire d’une intelligence artificielle, d’en conscientiser l’existence de sa création à sa réalisation dans le mimétisme acharné doit être vu comme quelque chose de beau, comme un livre de conte et légendes plutôt qu’un traité sur la question. Ça débute lentement, de manière incertaine, puis la machine gagne en confiance après ses premiers pas, se met à mimer les musiques de club avec de plus en plus d’aisance jusqu’à aboutir (à partir de la moitié du disque) à un joli pastiche, à une représentation volontairement maladroite de cette musique d’humains.

La house, l’EDM, la trance, le footwork, l’electronica, la bass music et pas mal de silence sont ici agglomérés avec plus ou moins de liant, avançant clopin-clopant dans notre direction, réminiscence d’une réalité humaine à travers les yeux d’un Wall-E qui cherche encore sa place parmi ses congénères. Virtuous.scr s’écoute comme on voit le dernier Pixar. Baser son rêve d’être astronaute en lisant le On a marché sur la lune des aventures de Tintin.