Veteran

JPEGMAFIA

Deathbomb Arc  |  2018
9 / 10
par Émile  |  le 28 mars 2018

L'actualité musicale n'est pas un ensemble homogène: les sorties ont leur rythme, nos compétences de diggers aussi. Ce qui nous amène à la chronique de ce disque de JPEGMAFIA, qu'on a découvert bien tardivement, mais sur lequel il y a trop de choses à dire pour qu'on sacrifie cette chronique sur l'autel d'un quelconque algorithme. Parce que Veteran est le genre de disque qui nous fait réfléchir sur l'âge d'or du rap des années 2010.

Des milliers d'albums sortent chaque année rien qu'aux États-Unis, et si on essaie de suivre le mouvement avec attention, des disques comme ceux de JPEGMAFIA nous renvoient à un certain ennui noyé dans l'hyperactivité, comme ces foules immenses que l'on traverse comme si on était seul. Parce que parfois, on n'en a plus rien à foutre des actus de Migos, on a l'impression de parler de K-dot parce qu'il le faut, et on se dit que ce hip-hop américain auquel on ne peut plus échapper n'a jamais semblé aussi absent, incapable de nous étonner. Dans ces moments où l'exagération nous emporte presque autant que la lucidité, on a bien besoin d'un type comme Barrington Hendricks, 28 ans, born and raised à Baltimore. Oui, à une époque où les superlatifs ont été vidés de leur sens par des stagiaires de Tsugi et des Inrocks, on n'a pas peur de le dire: cet ancien pilote de l'U.S. Army est aujourd'hui l'un des rappeurs les plus intéressants de la scène américaine.

La musique de JPEGMAFIA, c'est d'abord une atmosphère bien particulière, entre ironie et violence. Logique quand un parle d'un artiste qui collectionne les armes à feu comme n'importe quel gros américain en colère, mais qui disperse des faucilles et des marteaux sur les réseaux sociaux – pour vous faire une idée du personnage, on vous renvoie au clip de « I might vote 4 Donald Trump ». A cette atmosphère pesante s'ajoute un mélange fascinant d'efficacité et de poésie dans l'écriture. A l'instar des grands poètes américains du quotidien, JPEGMAFIA érige la simplicité en chef d'orchestre comme sur « Panic Emoji », où la détresse d'un homme est décrite à travers les mouvements du corps pendant une crise de panique. Auteur d'un album très introspectif, Barrington Hendricks considère son avatar musical comme une version légèrement exagérée de l'homme nerveux qu'il essaie de contrôler au quotidien. Et très clairement, tout au long du disque on sent l'artiste dans une lutte permanente entre prise directe avec le réel et vrais délires: dans ce contexte, la saillie « We taking Brooklyn back / You can leave the coffee » à l'encontre des profiteurs de la gentrification new-yorkaise sur « Williamsburg » ou l'improbable « I Cannot Wait Until Morrissey Dies » prennent tout leur sens. 

L'impression de rentrer dans la tête d'un artiste génial, voilà du coup probablement une des plus grandes réussites de cet album. Et l'élément qui permet justement de maintenir cette originalité, c'est la musique. Jpegmafia écrit tous ses morceaux, il produit ses propres samples en gueulant dans un micro ou en frappant sur des objet. Tout est enregistré, produit et mixé par ses soins. Et ça fait la différence. Alors oui: c'est souvent brut de décoffrage, breaké à souhait et dissonant as fuck. Et pourtant cette originalité est incrustée dans un refus total de se revendiquer du rap alternatif. Si vous voulez lui faire péter un câble (et vous ne voulez pas), demandez-lui ce qu'il pense du mouvement qu'il forme avec Death Grips ou Shabazz Palaces: « Ce n'est pas parce que je suis noir et que ma musique originale qu'il faut tout le temps me parler de Death Grips ». Certes il laisse certains titres partir en couille, il superpose les couches plus que de raison, il écrit d'une manière presque prophétique, mais ses références ne sont pas celles de la musique expérimentale ou de la noise: son maître à penser, c'est Ol' Dirty Bastard. Et à ce titre, le second morceau de l'album – une vraie pièce d'exception – fait office de piste programmatique. Le sample du maître est déstructuré par l'élève, dans la boucle fractale de l'ironie et toujours en direction d'une créativité sans borne. La pochette du premier album du défunt membre du Wu est même parodiée sur le Bandcamp de l'artiste, car l'honnêteté prime pour celui qui se revendique « Real Nega ».

JPEGMAFIA ne sera probablement jamais le nouveau Kendrick Lamar, et tant mieux. Par contre, il peut être amené à occuper une place forte sur la carte du rap US: celle du type qui, par son talent, pousse les autres à se renouveler, et qui fournit la mesure de ce qu'on devrait être en droit d'attendre de cette scène. Bref, Barrington Hendricks est en train de nous rendre à nouveau exigeant avec le hip-hop ricain, et on est heureux comme tout.

Le goût des autres :