Utopian Ashes

Bobby Gillespie and Jehnny Beth

Third Man Records  |  2021
8 / 10
par Antoine G  |  le 22 juillet 2021

Le duo homme/femme est un classique rock en soi. Dernièrement, chez Silvertone, on trouve celui-ci, initié en 2017 par Bobby Gillespie, le frontman des légendaires Primal Scream, et Jehnny Beth, française expatriée issue des Savages, déjà autrice d’un très bon album solo - et vue dans le film Kaamelott en fille de Sting.

Enregistré en dix jours, avec des musiciens de Primal Scream ainsi que Johnny Hostile, inséparable de Beth, il est resté longtemps sur les tiroirs, avant ce mois de juillet. Si les références à des duos mythiques, comme Nancy Sinatra et Lee Hazelwood, ou Gram Parsons et Emmylou Harris viennent à l’esprit, il ne faut pas se tromper sur la nature du projet. Ici, il ne sera pas question d’idylle, et quand bien même presque toutes les chansons parlent de relations amoureuses, la véritable thématique du disque est la douleur. Celle que l’amour tend à rendre supportable, quitte à ce que l’amour devienne insupportable.

De ces duos légendaires, il reste en revanche le goût du classicisme. Loin de leurs habitudes punk ou psychédéliques, les deux amis sont allés puiser dans cette pop d’il y a quelques décennies, un pied dans la country et un autre dans la soul. Tout, dans l’écriture, l’instrumentation, a quelque chose d’intemporel. Et loin de tomber dans du pastiche, le travail est ici bien fait. Les mélodies accrochent immédiatement, chaque son est d’une élégance totale, et rien n’y est superflu. Il y a même un travail d’épure assez remarquable, donnant un aspect fragile au tout. Les deux voix, en particulier, surprennent dans leur retenue - leur délicatesse, même. Le projet pourrait rappeler celui des Last Shadow Puppets, dans le genre rencontre d’artistes rock pour recréer un classique intemporel. Mais loin du côté triomphant des deux hommes, Beth et Gillespie sont ici sur un mode bien plus mélancolique.

L’objectif est de nous plonger dans ces émotions douloureuses : amertume, regret, nostalgie, ou même remords. L’album a quelque chose de fantomatique, qui hante de plus en plus à chaque écoute. Et là où l’aspect classique du disque pourrait lui donner un côté artificiel, empêchant l’immersion, c’est l’inverse qui se passe. On peut imaginer Beth et Gillespie comme sur une pièce de théâtre, ancienne, en ruines, sans public, et rejouant pourtant sans cesse la même tragédie. Celle du couple brisé, qui en veut autant à soi-même qu’à l’autre. Mais le coup de maître du disque, en plus de sa production soignée, c’est de ne pas essayer de faire croire à la pièce qui est jouée. Mais bien à l’émotion qu’elle contient, à cette douleur omniprésente. Dans la voix traînante de Gillespie, dans ces envolées de cuivres qui ont pourtant l’air un peu fatiguées : tout vient souligner cette déréliction des sentiments.

Cette tristesse, les musiciens s’en drapent, l’explorent dans tous ses recoins émotionnels. Et avec beaucoup de panache. Ce qui permet de produire quelques grandes réussites, comme l’ouverture « Chase It Down », « Remember We Were Lovers » et sa mélodie imparable, ou « Your Heart Will Always Be Broken ». Des titres qui viennent prouver que ce disque n’est pas juste dans l’hommage. Reste alors une question : quelle est l’utopie du titre ? Est-ce elle qui a brûlé, et dont il ne reste que des cendres ? Il semble plutôt que ce sont les cendres elles-mêmes qui sont porteuses de l’utopie : celle d’une douleur qui ne s’en va jamais, mais qui ne nous détruit pas. Et nous rappelle qu’on est vivant.