Uncle, Duke & The Chief

Born Ruffians

Paper Bag Records  |  2018
8 / 10
par Jeff  |  le 6 mars 2018

Y a-t-il une vie après Warp? Certainement. Mais quand on n'y est plus, il est parfois bien difficile d'exister. Aors que notre amour-haine pour les réseaux sociaux est à son paroxysme, ceux-ci restent un élément déterminant dans la propagation d’une parole. Et quand on a derrière soi une machine comme le label de Sheffield, il y a moyen de peser sur les algorithmes et les rédactions. D'ailleurs, à l’époque des deux premiers albums des Born Ruffians, la visibilité était au beau fixe. Déjà, le groupe cochait toutes les cases de la petit troupe bien dans l’air du temps -  c'était cette période où le rock devait être « foutraque » et qu’on avait placé des espoirs un peu trop fous dans des groupes comme Architecture In Helsinki ou The Go! Team. C’est aussi à cette période que Warp tentait une incursion dans le rock en signant des trucs comme Maxïmo Park. On est en 2018 et le mot « foutraque » est à peu près aussi tabou que « opus ». Quant à Warp, le label a opéré un retour aux fondamentaux. 

Et les Born Ruffians dans tout ça? Les Canadiens n’ont jamais arrêté de faire de la musique. Il y a juste beaucoup moins de monde pour s’intéresser à leur travail - pour vous donner une petite idée, on est trois semaines après la sortie du disque et Pitchfork n’a même pas daigné évoquer leur cas. Pourtant, un album comme Uncle, Duke & Thief est là pour nous expliquer en une grosse demi-heure que ces gars-là ont magnifiquement bien vieilli - et que le retour au bercail de leur batteur historique a eu l'effet d'un salutaire coup de fouet. Dans l’air du temps, ils ne le sont certainement plus. Mais si les Born Ruffians ont laissé tomber le songwriting à tiroirs et se montrent un peu plus frileux qu’à leur débuts, la manière qu’ils ont d’exposer leur amour d’un certain classicisme pop fait réellement plaisir à entendre - malgré des thématiques souvent assez tristounettes comme la mort, la maladie ou l’avortement abordées dans les paroles. Ainsi, un peu partout sur le disque, on sent que leur truc à eux, ce sont les mélodies simples mais finement ciselées et les délires d’esthètes façon Brian WilsonKinks ou XTC. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si pour enregistrer ce nouvel album, les Born Ruffians ont fait appel à Richard Swift, songwriter à la jolie discographie, membre des Shins depuis 2011 et producteur pour des gens comme Foxygen. Ensemble, ils ont travaillé sur un disque court mais blindé de singles potentiels, de refrains ultra-efficaces et de crève-coeurs qui contiennent juste assez d'optimisme pour qu'on ne soit pas dans le pathos ridicule. Ou de titres qui sont tout ça à la fois, à l'image d'un "Working Together" qui clôt magnifiquement l'album avec une classe qui rappelle les Beatles de l'album blanc. Oui oui.

A la lecture de ce papier, on pourrait penser que les Born Ruffians s’encroutent dangereusement et creusent leur propre tombe avec le genre de plaque qui n'intéresse plus que ce public de vieux gardiens du temple qui achètent encore des disques et vivent leur vie comme le personnage de John Cusack dans High Fidelity. Ce qui voudrait donc dire que Uncle, Duke & Thief est voué à être un four. C’est tout à fait probable mais c’était aussi le seul moyen pour les Canadiens de pondre le disque le plus sincère et immédiat de leur carrière. Triste paradoxe.

Le goût des autres :