Two Suns

Bat For Lashes

Parlophone / Capitol  |  2009
10 / 10
par Splinter  |  le 31 mars 2009

Sorti en 2007, le premier album de la belle Anglo-pakistanaise Natasha Kahn, alias Bat For Lashes, fait aujourd'hui figure d'album quasi parfait. Porté par un single à la musique et aux paroles inusables, l'exceptionnelle "What's a Girl to Do?", alliance merveilleuse de force et de fragilité, Fur & Gold est un disque éminemment sensoriel que Kahn et ses amies parviennent – c'est un miracle – à reproduire sur scène en préservant toute son intensité. Précieux comme l'or,  intemporel comme la fourrure, ce bijou rare a remporté tous les suffrages lors de sa sortie, cumulant les nominations au Mercury Prize ainsi qu'aux Brit Awards, au point que, gage de qualité, Radiohead a demandé au groupe d'assurer sa première partie lors de sa dernière tournée européenne.

Refrain mille fois entendu, le second album sonne, comme toujours, l'heure des choix, et se pose alors l'alternative suivante : refaire la même chose ou aller plus loin ? Entre ces deux orientations, les Bat For Lashes ont décidé de ne pas trancher en jouant la carte de la dualité et en allant au bout d'un véritable concept devenu concept album. En effet, pour ce Two Suns, Natasha Kahn s'appuie sur la notion d'ambivalence (deux soleils, deux lunes, deux amours) et s'est inventé un double, Pearl, qui cohabite avec elle sur ce disque. Pearl, la blonde, est une femme fatale. Natasha, la brune, plus enfantine, est davantage mystique et spirituelle. Cette dualité de personnages, qui hante chacun des morceaux, fonde littéralement ce disque, qui se distingue également par la dichotomie de ses compositions.

D'un côté, on y trouve en effet des titres dans la veine de Fur & Gold, à savoir des ballades magiques et sensibles, à donner la chair de poule, comme sur "Moon and Moon", sublime titre au piano, peut-être l'un des plus beaux titres de l'album, ou encore "Peace of Mind", qui réussit l'exploit d'allier avec bonheur des sonorités indiennes à des chœurs gospel. D'un autre côté, Natasha Kahn poursuit ses expérimentations sonores et, avec l'aide du groupe new-yorkais Yeasayer, a donné naissance à des titres extrêmement dynamiques, quasiment dansants, comme le single "Daniel", absolument ébouriffant d'efficacité mélodique et rythmique, sommet de l'album, ou encore "Pearl's Dream", qui fonctionne à peu près sur le même principe. Enregistré à la fois en Angleterre et aux Etats-Unis, Two Suns a bénéficié également de la collaboration de Scott Walker pour un inattendu duo qui clôt l'album, "The Big Sleep".

Magnifiquement produit et réalisé, pensé et peaufiné jusque dans les moindres détails et en particulier les rythmiques, comme en témoigne le fantastique "Glass" en ouverture, ce disque impressionnant de maîtrise, éblouissant de finesse et étourdissant de talent est une formidable réussite, une superbe confirmation pour Bat For Lashes, qui parvient à faire encore mieux que sur Fur & Gold et s'impose, du coup, comme l'un des poids lourds de la pop britannique. De fait, Two Suns appartient, à l'évidence, à cette catégorie spéciale des albums qui sont les œuvres des grands perfectionnistes, au même titre que Radiohead, Elbow, voire Shearwater aux Etats-Unis, c'est-à-dire des groupes tellement exigeants avec eux-mêmes qu'ils en deviennent un peu autistes, à ne rien laisser au hasard, à triturer les sons encore et encore, jusqu'à obtenir la variation tant recherchée, l'émotion au bout du compte.

Et force est de constater, après de multiples écoutes attentives, que le double que Natasha Kahn s'est inventé pour les besoins de l'album existe bel et bien, même si c'est un homme. Son nom est Chris Corner. L'Anglais, qui, après avoir officié au sein des Sneaker Pimps, est devenu IAMX, pourrait apparaître comme le versant masculin de l'exubérante Pearl, tandis que la démarche des deux artistes est strictement la même et le résultat, à l'évidence, éminemment proche. Two Suns est à Fur & Gold ce que Kiss + Swallow est à Splinter : une évolution nette vers des sonorités plus électroniques dans une même noirceur narrative, pour une ambition démesurée mais totalement assumée. Two Suns n'est pas seulement deux disques pour le prix d'un : il est un bonheur de chaque instant pour tous les amoureux des albums dont l'évidente sophistication constitue le catalyseur d'une sensibilité à fleur de peau, comme le résultat d'une brûlure de soleil.

Le goût des autres :

note : 88/10Julien