Pain Olympics

Crack Cloud

Meat Machine  |  2020
9 / 10
par Jeff  |  le 22 juillet 2020

Dans la tête de beaucoup trop de monde, le post-punk est un genre qui se limite au seum de Joy Division, aux changements de line-up de The Fall et au Pink Flag de Wire. Ce qui explique aussi probablement pourquoi, quand on parle de la nouvelle déferlante du post-punk, les noms de Fontaines D.C., Shame ou The Murder Capital viennent à l’esprit, soit des groupes qui remettent les artistes précités au goût du jour avec autant de talent que de frilosité.

Mais le post-punk étant moins un genre musical clairement identifiable qu’un état d’esprit, il faut toujours rappeler aux caboches un peu moins pleines ou aux auditeurs paresseux que les albums les plus importants du genre valaient surtout pour leur capacité à repousser des limites, abattre des frontières et faire brûler des chapelles – en ce sens, les discographies de P.i.L., des Talking Heads, d’ESG ou des Slits incarnent peut-être mieux l’esprit frondeur du post-punk que Mark E. Smith ou Ian Curtis. C’est aussi pour cette raison qu’en attendant d’être ébouriffés par le premier album de Squid, on peut affirmer sans trop se tromper que dans sa catégorie, Crack Cloud a éparpillé la concurrence façon puzzle avec Pain Olympics. 

Cette capacité à faire avancer le schmilblick plutôt que le regarder bêtement – pushing the envelope comme disent les Anglais, personne dans le rock ne l’incarne mieux en 2020 que ce collectif canadien pour qui la musique est un bon moyen de ne pas replonger tête la première dans les affres de les drogues dures. Si les raisons qui ont poussé tous ces gens à se réunir sous une même bannière est certes une accroche tout à fait louable, c’est toujours pour sa musique que Crack Cloud a su faire parler de lui, notamment à travers deux EPs (réunis en 2018 sur l’album Crack Cloud) qui ont permis au collectif de créer des attentes bien légitimes.

 Et si l’on aurait pu se satisfaire d’un disque reprenant une recette à base de post-punk et de funk, et l’agrémentant de quelques singles au moins aussi efficaces que « Drab Measure » (oui les moutons qui n’écoutent que les merdias gauchiasses, c’est bien ce riff que vous entendez tous les jours dans Quotidien), Crack Cloud déjoue tous nos plans, avec un album lunaire, d’une richesse folle, qui est un peu au post-punk de 2020 ce que le Serfs Up de la Fat White Family représentait pour le garage l’année dernière : un reboot du logiciel qui nous rassure sur la capacité du rock à pouvoir se réinventer, à cramer ses icônes pour en sniffer les cendres. 

« The Next Fix » il y a un an déjà, et « Tunnel Vision » en mai dernier, avaient annoncé la couleur, ou plutôt les nombreuses couleurs dont allait se parer le disque. Du coup, avait bien le droit d’attendre monts et merveilles de ce disque au relief accidenté, autant propulsé par son spleen que par ses accès d’optimisme béat. Au final, en plus d'être un grand disque, Pain Olympics doit être un sacré coup de pression pour ces nouveaux hérauts du post-punk propulsés tout en haut de l’affiche avec une rapidité qui inspire parfois la circonspection, et parfois trop occupés par l’image qu’ils renvoient. Crack Cloud se situe à mille lieux de ces poses stériles et des plans marketings trop huilés, et propose un disque affichant une maîtrise absolue de l’art du clair-obscur. Si ce disque finit très haut des classements de fin d’année, on saura quoi dire : blame Canada.

Le goût des autres :