Tremors

SOHN

4AD  |  2014
8 / 10
par Denis  |  le 29 avril 2014

Retrouvant pour mon plus grand plaisir les chevreuils qui avaient relativement plombé mon concert de King Krule, j’ai assisté à la prestation de SOHN à l’Heimathafen de Berlin en ne connaissant de ce jeune homme au sujet duquel les éloges fleurissent aux quatre coins du web que l’un ou l’autre titre, écoutés trop distraitement mais dont la qualité de surface – et une curiosité à l’égard de ce nouveau phénomène hype – me paraissait justifier le déplacement. Mon horizon d’attente était également balisé par quelques comparaisons récoltées çà et là, qui tendaient à rapprocher l’intéressé de Perfume Genius et de James Blake. Un nouveau membre de la clique des bidouilleurs au cœur tendre, en définitive.

Mais, passé deux titres dudit concert, je me rends compte que ces rapprochements sont lacunaires et masquent un élément distinctif trop important pour qu’ils fonctionnent vraiment : la voix de tête de SOHN n’a pas la profondeur froide de celles de Mike Hadreas et de Blake. Aussi fréquemment travaillée au vocodeur que celle de ce dernier, mais plus haute, loopée, elle rappelle plutôt, suave et mélodieuse, les mélopées de Justin Timberlake voire les variations gay&b des frères Aged de Inc, également signés sur 4AD.

En ce qui concerne les instrus, en revanche, les comparaisons avec James Blake – surtout celui de ‟Retrograde” et du génial ‟Voyeur” – fonctionnent mieux, même si elles restent en deçà de la réalité : escorté sur scène par deux comparses, Christopher Taylor semble accentuer les moments de rupture entre nappes et boucles. Ces dernières, tranchées et hypnotiques, produisent des séquences dignes de la minimale et, sur la fin hallucinée de ‟Lights”, je me prends à penser à ‟Morumbi” de Tocadisco. À d’autres moments, j’ai l’impression d’assister à une performance de Booka Shade ou de réécouter les meilleurs titres de Kid A (‟The National Anthem”, ‟Idioteque” et ‟Morning Bell”). Mais avec la voix de Timberlake dessus, ce qui est pour le moins perturbant.

Dans mon encyclopédie personnelle, sans doute trop cloisonnante, chaque chose a une place : l’indie et la pop sont dans des cases voisines, mais le r&b et Radiohead sont dans des boîtes aussi éloignées que le glam et le rap. Du coup, au fur et à mesure que les morceaux s’enchaînent, bloqué sur cette impression oxymorique, je crains de revivre la crise d’épilepsie qui avait marqué ma première écoute de ‟Spite&Malice”, ce featuring de Placebo et Justin Warfield. Mais je tiens bon et, quand les lumières se rallument, j’achète Tremors pour vérifier si l’impression de décalage se prolonge à domicile. Il n’en est rien : c’est un bon disque, excellemment produit et cohérent, sur lequel les perles (‟The Wheel”, connu depuis un moment, ‟Veto” ou le formidable ‟Fool”) prennent le dessus sur les moments où je me demande si Taylor ne va pas se mettre à chanter ‟Baby, bye bye bye”. Et au fur et à mesure que je l’écoute, il faut bien l’admettre, ces derniers se dissipent.

Le goût des autres :