The Witness

SUUNS

Joyful Noise Recordings  |  2021
8 / 10
par Émile  |  le 13 septembre 2021

Qu’est-ce que ça veut dire, « suivre un groupe » ? Puisque plus grand-monde ne se tape un délire à la deadhead à vivre sur les parkings des concerts en calant sa vie sur calendrier d’un groupe fétiche, on peut s’accorder sur un sens plus distant de cette expression. Pourtant, au-delà de s’informer sur les sorties d’albums, bien profiter d’un groupe qu’on aime, c’est aussi se rendre compte que son existence et la nôtre partagent le passage du temps, les aléas de la vie et les contraintes d’une époque. Alors les groupes se séparent, mutent ou simplement muent délicatement.

Pour SUUNS, la transformation opérée en 2016 avec Hold/Still partait d’une vraie volonté, celle de rendre leur musique moins facile à cerner, de la distiller dans des formes plus impures, d’échapper à ce qui se saisit avec la pensée pour se concentrer sur ce qui pourra être entendu. Depuis, le groupe a de fait produit des choses assez différentes, et il est probable que 2021 soit la date d’une nouvelle étape pour les Montréalais. The Witness ressemble fort au disque d’une renaissance pour un groupe réduit à trois, impacté par la pandémie, et qui avait besoin d’une nouvelle structure mentale et matérielle pour travailler.

Le départ de Max Henry, claviériste présent depuis le début de l’aventure, oblige déjà à restructurer le propos. Problème : il est tout de même crédité sur trois titres du disque, puisque l’enregistrement a débuté fin 2019. Pour poursuivre son travail, le groupe a pris deux décisions qui se sont probablement succédées chronologiquement, à savoir faire venir Mathieu Charbonneau pour faire du remplacement, et tout simplement faire avec les moyens en présence. Et de fait, même lorsque le synthé fait une apparition sur les morceaux en trio, comme « The Trilogy » (dans lequel on imagine que c’est Ben Shemie qui est passé aux commandes), c’est pour une utilisation radicalement différente. Cette démarche née d’une contrainte humaine s’inscrit dans un projet artistique décrit par le guitariste Joe Yarmush comme une volonté de rendre les enregistrements studio plus liveable.

Sortir de la spirale numérique pour se re-pencher sur l’essence – non musicale – du groupe de rock. On peut même imaginer que la décision de sortir le disque à la rentrée 2021 alors que les enregistrements sont terminés depuis quasiment un an résulte d’une même volonté de pouvoir assortir The Witness d’une tournée.

Être capable de rendre d’un seul coup l’intégralité des pistes d’un morceau, c’est un luxe que peu de groupes ayant touché du doigt le système électronico-numérique peuvent se permettre. Musicalement, c’est probablement ce qui donne l’impression d’un disque plus intimiste, dans lequel on trouve plus facilement ses repères. « Timebender » se fait alors ballade dans un salon feutré, « Clarity » une douche chanson trip-hop aux accents de guitar hero, sans parler du bien nommé « Go To My Head », véritable pépite psyché qu’on a la sensation de pouvoir tenir au creux de sa main.

Pas que l’expérimentation ait quitté l’ADN du groupe, puisqu’on sent à la fois l’élargissement des curiosités provoquées par l’expérience des années, du travail, mais aussi des projets solo – à commencer par les deux excellents disques de Ben Shemie. Mais plutôt que cette expérimentation a suffisamment maturé et évolué pour devenir un produit dans lequel la complexité apparente n’a plus nécessairement sa place. Le retour à la mélodie, à la guitare dont on entend les cordes, a l’air de faire un bien fou à SUUNS, plus rafraîchis que jamais, prêts à entamer une ère pendant laquelle, encore une fois, on ne les quittera pas des yeux.