The Raging River

Cult of Luna

Red Creek Recordings  |  2021
8 / 10
par Erwann  |  le 12 février 2021

Il y a des choses qui relèvent du domaine de l'inéluctable. Dans la vie de tous les jours, nous savons par exemple pertinemment que, quelle que soit la file choisie au supermarché, celle-ci sera plus lente que les autres. Plus près de notre domaine de prédilection, nous savons également que JuL finira forcément au sommet des charts même s'il ne faisait que roter dans un micro. Mais quand il s'agit de produire continuellement du contenu de haute qualité, il n'y a pas meilleurs que les Suédois de Cult of Luna. Titans du post-metal dont ils sont devenus les représentants d’abord européens puis mondiaux les plus importants de ces 15 dernières années, il est devenu raisonnable de n'attendre que le meilleur d'eux, et cet EP confirme cet état d'esprit. Au-delà de la qualité intrinsèque du projet, il est intéressant de noter l'envie constante du groupe de faire évoluer sa musique, et ce depuis un paquet d'années. Vertikal (2013) était l'occasion pour les Suédois de s'aventurer vers des contrées industrielles et dystopiques, Mariner (2016) voyait Julie Christmas les guider vers des sonorités spatiales, et A Dawn to Fear (2019) représentait une synthèse de leur carrière, où l'utilisation massive des synthés redéfinissait les codes du post-metal.

Survenant un an et demi après leur dernier album - une broutille pour le groupe -, The Raging River continue de faire évoluer le son du sextet, qui considère d'ailleurs cette sortie comme un pont entre l'album précédent et celui qui va suivre. Ceci s'inscrit donc dans la logique du groupe : avancer sans tout autant briser ses fondations. Ainsi, les clins d'œil à leur son traditionnel ont lieu lors des deux premiers morceaux, "Three Bridges" lançant l'assaut sur fond de sludge abondant de mélodies, avant qu'un buildup ne se conclue à l'aide de carillons. Ces derniers mis à part, on pourrait dire qu'il s'agit là d'un morceau "classique" du groupe. "What I Leave Behind" rappelle lui l'esthétique qu'on pouvait déjà trouver sur Eternal Kingdom en 2008, l'un des albums les plus sombres de Cult of Luna. On pourrait critiquer ces rappels du passé, mais il est extrêmement important de noter que ces deux morceaux, s'ils ne réinventent rien, sont proches de la perfection dans leur exécution.

Après avoir rappelé à quel point le son CoL ne vieillit pas, survient le moment que beaucoup de fans attendaient. Mark Lanegan, que le groupe voulait depuis 2006, pose sa voix grave sur un morceau qui n'a d'interlude que l'allure. "Inside of a Dream" agit plutôt comme une césure, exagérant la différence entre, d'un côté, les deux premiers morceaux qu'on pourrait qualifier de "traditionnelz", et de l'autre les deux suivants qui sont plus introspectifs - sans pour autant tomber dans la redite de leur album le plus intimiste, Salvation. Au contraire, "I Remember" s'entame de manière brutale, avant de finalement se tapir dans des recoins remplis de tensions. On ressent un réel sens de l'enjeu ici, qui rend la violente libération d'autant plus jouissive qu'elle s'est fait attendre.

L'EP se conclut avec "Wave After Wave", qui, au premier abord, contient tout ce que l'on attend d'un closer de Cult of Luna : un lent crescendo nappé de touches électroniques, dans la lignée de leur classique "Dark City, Dead Man". La différence réside dans la façon de faire progresser cette montée. Si, traditionnellement, une guitare rythmique impose le tempo de l'ascension, on n'en trouve nulle trace ici : la marche à suivre est entièrement dictée par un synthétiseur et des charlestons. Reprendre un template connu pour en modifier la substance, c'est bien là ce à quoi nous a habitué Cult of Luna. Finalement, quoiqu'ils fassent, les Suédois parviennent à l'équilibre parfait, évitant soigneusement la redite sans pour autant jeter leur ADN à la poubelle, nous prouvant (comme si on en avait encore besoin...) que l'exécution de leur musique, proche de la perfection, en fait l'un de groupes les plus importants et essentiels du métal de ces 20 dernières années.

Le goût des autres :