The Prettiest Curse

Hinds

Mom + Pop Music  |  2020
8 / 10
par Jeff  |  le 23 juin 2020

La scène se passe en février 2016. Ce soir-là, les filles de Hinds débarquent à l’AB Club. Vu la hype et la jauge assez limitée de la salle bruxelloise, c’est devant un public bien compact et plutôt chaud que les Espagnoles se présentent. Face à ces jeunes diplômées de la Black Lips University, tout le monde s’attend à un concert à l’image de leurs modèles : joyeusement bordélique, et dans lequel bousculades bon enfant et décollages d’objets en tous genres sont monnaie courante. Pourtant, au premier gobelet de bière lancé en direction de la scène, le groupe s’arrête de jouer, s’indigne de tant de malfaisance, et met plusieurs minutes à reprendre ses instruments, dans une ambiance un peu malaisante. 

Avec le recul, cet épisode est assez révélateur des ambitions réelles du groupe madrilène, tant le nouvel album de Hinds semble enfin concrétiser une vision tendant à l’assimiler à des artistes pas vraiment connus pour leur amour du cracra et de la déglingue. En d’autres termes, Hinds se rapproche en 2020 d’un groupe comme HAIM, et assume totalement ce parallèle. Mais cela n’a pas toujours été le cas, et en 2017, à l’époque de l’écriture du dispensable I Don’t Run, Anna Perrote disait ceci : "To be fair I investigated HAIM while we were writing. I don’t like their music too much but seeing girls with instruments, success and a natural not model-super-star approach made me think we could do it too." Il faut croire que de l’eau a depuis coulé sous les ponts. Est-ce grave ? Absolument pas. Pourquoi ? Parce qu’en acceptant qui elles sont réellement, les quatre Espagnoles ont produit de loin le meilleur disque de leur discographie.

Mais comment y sont-elles arrivées ? En proposant une vision polie et consensuelle du garage rock, embrassant des techniques de production et d’écriture plutôt réservées aux habitué·e·s des charts. Pour arriver à leurs fins, les filles ont bien eu besoin de Jennifer Decilveo, productrice américaine plutôt habituée à travailler avec des artistes qui enquillent les dizaines de millions de streams sur YouTube et Spotify pendant que l’on se demande qui peuvent bien être Anne-Marie, Andra Day ou Marie Martinez. Et ce changement de cap, le groupe l’assume totalement, et c’est probablement pour cette raison que l’album, qui s’ouvre sur un son de batterie qui exhibe fièrement ses rondeurs, est si bon. Bien sûr qu’en filigrane, les Strokes, Mac DeMarco ou les Black Lips ont encore leur mot à dire dans le processus d’écriture, mais celui-ci cède le pas à toute une série d’artifices visant à valoriser le produit dans ce qu’il peut avoir de plus esthétique.

Mais cette envie de faire du beau ne se faisant jamais au détriment de l’écriture, cela donne des singles en puissance qui placent Hinds dans le fauteuil que le groupe semblait chercher depuis trop longtemps. Il y a bien des titres comme « Burn » qui ramènent Hinds quelques années en arrière, mais en le plaçant au beau milieu d’un album extrêmement solide et cohérent, on lui donne le rôle de parenthèse un peu nostalgique censée rappeler d’où vient le groupe à ceux qui le découvrent – car il est un fait que s'il va perdre pas mal de fans avec The Prettiest Curse, il pourrait aussi en récupérer un paquet en cours de route. Et quand bien même ceux-là voudraient leur témoigner leur affection en lançant gracieusement un gobelet vide vers la scène, ce ne sera pas simple d'atteindre la cible : c’est plutôt dans de grandes salles et sur des scènes principales de festival que ce groupe-là ambitionne désormais de se produire.