The Appetizer

French Montana & Harry Fraud

 |  2014
9 / 10
par Aurélien  |  le 21 janvier 2015

L'an dernier, c'est dans une compréhensible indifférence que Puff Daddy sortait "Big Homie". Pour la petite histoire, on était face à un énième titre passéiste à la gloire du patron de Bad Boy Records, ghostwrité par Rick Ross, où il était surtout question de la solitude du multi-milliardaire en haut de la pyramide Forbes. Ce n'est pourtant pas lui qui a ici le monopole de la solitude: dans l'ombre des deux papes de l'argent facile un autre illustre branleur est crédité, en la personne de French Montana. Choix discutable s'il en est: le MC ne doit sa mention qu'au fait qu'il scande son insupportable "huuuuh" à chaque adlib. Et si ce n'est pas ce que l'histoire retiendra, c'est malheureusement beaucoup trop souvent ce que l'on retient de ce qui sort de chez Karim Kharbouch depuis plusieurs mois: sa propension à faire de sa voix unique un met qui relève à présent plus du fast food que de la cuisine moléculaire. De ses vers maladroits mais fiers, il ne reste du génial géniteur de Coke Boys 2 qu'une caricature feignante, pénible et arrogante du rappeur riche. Partant de cette métamorphose progressive aux allures de tragédie grecque, on a fini par tirer nos propres conclusions: le succès a peut-être définitivement court-circuité la créativité de French Montana.

Quelque part, on le comprend: en 2009, son grand-frère Max B en a officiellement pris pour trois quarts de siècle de taule. Et si French Montana en est arrivé là aujourd'hui, c'est en grande partie à cause de lui. C'est en effet à cause de lui qu'il est entouré en permanence, qu'il se répand chaque semaine en featurings et qu'il vit au rythme de ses projets. Mais le succès, tel un monstre exigeant, n'admet plus aucune faiblesse. Tant et si bien qu'aujourd'hui, French Montana n'est plus qu'une machine abîmée, rouillée, qui n'opère plus que par habitude. Vidé de toute substance, il n'est qu'un anecdotique point de détail sur tous les blockbusters rap US sur lesquels il s'offre un caméo, et il est donc peu étonnant que l'annonce de The Appetizer, prequel au quatrième volume de ses Mac & Cheese, ait fait si peu de vagues. C'était sans compter sur Harry Fraud, l'Irlandais de service aux manettes du projet, qui a compris à quel point son Marocain de pote en a gros sur la patate. Et qu'il lui fallait un exutoire pour revenir au top.

The Appetizer, c'est donc une parenthèse de sept titres où le rappeur baisse finalement la garde, et s'offre un luxe trop rare ses derniers temps: jouer sa diva sans être coupé par l'un ou l'autre MC. Rien de surprenant à ce que ce passage au confessionnal ne s'embarrasse pas de featurings donc. Vide de concessions, vaporeux jusque dans le choix parfois délicat de ce qu'il sample – Florence & The Machine ou Lana Del Rey figurent parmi les heureuses élues – le disque fait fonctionner à fond une éthique émo qui se rapproche beaucoup par moments du cloud rap de Main Attrakionz, mais qui se veut surtout ouvertement pop. French Montana rappe peu, chante beaucoup (et souvent sans autotune) et se débarrasse surtout de ses insupportables tics pour sortir un projet en hommage au mouvement wavy de son parrain. C'est beau à en chialer.

Restons lucides toutefois: il y a peu de chances que The Appetizer donne un véritable aperçu de la tape qu'il annonce. Et d'aucuns feront de cette parenthèse le pire projet à ce jour de French Montana, tant il est taillé dans la fragilité. Mais chez nous, c'est l'effet inverse: en choisissant de calmer le jeu et d'opérer un retour aux sources, The Appetizer ressemble à un match FIFA Irlande - Maroc dans lequel on imagine aisément les deux protagonistes devant un écran plasma géant, assis en tailleur sur un tapis hors de prix, arrachant ce qui ressemble à l'un des plus beaux match nul de la décennie. En espérant que cette saine compétition aidera à faire de Mac & Cheese 4 une des pierres angulaires de l'année mixtape 2015. Quant à nous, on ne rêve désormais plus que d'une seule et unique chose: voir le binôme sortir un vrai album à quatre mains, enregistré dans les mêmes conditions, histoire qu'ils nous pondent quelque chose d'aussi émotionnellement définitif que 808's & Heartbreak. Rien que ça.

Le goût des autres :