The Animal Spirits

James Holden & The Animal Spirits

Border Community  |  2017
8 / 10
par Émile  |  le 16 novembre 2017

La carrière de James Holden est une magnifique portée d'entrée vers une réflexion sur la nature de la musique électronique. Considéré à ses débuts comme incarnant un renouveau de la musique électronique avec un The Idiots Are Winning très axé autour de sonorités techno, il ne cesse d'étonner depuis. En installant au centre de sa musique l'analogique, à travers les synthétiseurs mais aussi, plus étonnant, les séquenceurs non-informatiques, l'Anglais s'est imposé un cadre de travail rigoureux, qui rend la performance live très difficile, et qui fait de sa musique un combat perpétuel et amoureux entre sa pensée et la machine qu'il doit maîtriser. Mais pour nous, quel plaisir.

En voyant James Holden verser ces dernières années dans la musique minimaliste, on a eu un peu peur qu'il se contente d'une vague résurrection du mouvement des années 1970 ; pourtant, sur ses deux productions depuis 2015, Marhaba (un moment clef de sa carrière selon lui) et Outdoor Museum of Fractals, il a su dépasser l'influence de Terry Riley, qui aurait pu devenir oppressante et contre-productive. L'enregistrement de son nouvel album, The Animal Spirits, fait honneur à son étiquette d'électron libre des musiques actuelles, étiquette qu'on ne saurait désormais lui ôter. Alors qu'on l'attendait encore en solo ou sur des projets électroniques, il déjoue tous les pronostics avec un album, disons-le, de folk psyché.

Oui, mais un album de folk qui replace la musique électronique dans une perspective bien plus large que celle qu'on a tendance à lui conférer : une musique de transe, dans laquelle le rituel exclut le narratif, et pour laquelle l'absence de spiritualité n'est pas une nécessité mais uniquement un moment particulier de son histoire. Montrer que la techno ne réside pas dans la programmation informatique, et que la musique électronique est un sous-genre de la musique religieuse, tout cela à travers un album de folk, voilà le projet fou de The Animal Spirits. Car la musique électronique n'a pas disparu de l'album, elle hante au contraire tous les morceaux, et en particulier la plage-titre, "The Animal Spirits".

On y reconnaît les lignes de l'acid house, l'utilisation des filtres, la structure de la répétition, et on comprend que l'intérêt n'est pas de "faire de l'électronique avec de l'acoustique" façon Meute, pour prendre un exemple récent. L'intérêt est de montrer qu'on y reconnaît l'essence de la musique électronique parce que l'essence de la musique électronique, telle qu'elle est pratiquée dans la techno ou la house, n'est pas l'ordinateur, mais bien ces phénomènes de transe. A ceux qui écouteraient de la musique spirituelle africaine en se disant qu'il s'agit de "techno avant l'heure", James Holden répond : c'est votre techno qui est une musique spirituelle qui s'ignore, car elle pense que ce qui la caractérise est l'outil technique offert par l'informatique.

D'où le génie de cet album d'être allé chercher le liant de cette incroyable mixture dans le jazz. A l'instar de Shabaka Hutchings venu à la rescousse de Hieroglyphic Being sur leur EP paru en août, Etienne Jaumet joue un rôle majeur dans The Animal Spirits. Le saxophoniste, qu'on connaît mieux avec son groupe Zombie Zombie, vient donner cette touche de free jazz qui donne toute sa consistance à l'album : musique répétitive, improvisée, mais surtout organique, le jazz hérité de John Coltrane et Pharoah Sanders est un propos que Holden tient en cohérence avec le reste. En résulte ces séquences planantes dans "The Beginning & End of The World", ou ces dérapages essentiels pour éviter la pop dans "Each Moment Like The First".

C'est également le jazz, qu'il existe ici par le saxophone, le synthé, ou simplement dans l'esprit, qui va donner du sens au lien initié entre les instruments électroniques et la nature, et dont la pochette se fait l'illustration. Comme le Art Ensemble of Chicago qui souhaitait faire une musique "naturelle", James Holden et ses acolytes refusent la partition, le séquençage informatique, et misent sur l'improvisation et les liens humains qui se créent dans un studio de musique.

Qu'on n'aille pas dire que James Holden s'est éloigné de la musique électronique, mais plutôt qu'il a usé de toute sa force pour la ramener à ses origines, réelles ou mythiques : une musique répétitive pour se focaliser sur les méandres de l'esprit humain, une musique qui a du sens quand on la joue en live et non quand elle se joue elle-même en DJ set, qui n'écarte pas nos générations du rapport primordial à l'instrument, mais qui en demande une maîtrise différente, pour ne pas dire plus spectaculaire ; une musique, aussi, qui contient dans ses synthétiseurs et ses séquenceurs la même force spirituelle que la musique gnawa trouve dans le luth ou que la musique indienne trouve dans le bansurî, et qui, enfin, nous rapproche de la nature en laissant la porte ouverte au hasard et à l'imprévu.