Taken Away

Moodymann

KDJ  |  2020
7 / 10
par Jeff  |  le 6 juillet 2020

Ne dit-on pas qu’à quelque chose malheur est bon ? Le malheur, c’est la mort brutale, insoutenable, de George Floyd, au mois de mai. Cet évènement a été à l’origine d’un nombre impressionnant de protest songs. Elles sont l’œuvre de YG, Beyoncé, Run The JewelsConway The Machine, ou T.I.. Une façon salutaire d’exorciser un traumatisme, de porter une cause, de dénoncer une injustice. À ce flot contestataire, on pourrait ajouter le nouvel album de Moodymann. Si celui-ci n’a pas de lien direct avec George Floyd, il est sorti quatre jours à peine avant sa mort, il a été en grande partie inspiré par une altercation avec la police de Détroit devant son domicile, assez représentative du harcèlement et de la discrimination dont sont victimes les Afro-Américain·e·s.

Mais si tou·te·s les artistes cité·e·s plus haut ont jugé bon de mettre dans leurs chansons une énergie et une rage propres à l’indignation suscitée par la discrimination historique dont est victime toute une partie de la population, Moodymann est resté fidèle à son e(sthé)thique, préférant faire allusion à ce cancer qui gangrène la société US de façon diffuse, à l’image de ces bruits de sirène qui se font entendre sur « Taken Away », qui sample magistralement Roberta Flack. De fait, c’est plutôt de l’amertume et une certaine forme de désespérance qui transpire dans les neuf titres de Taken Away, qui est une nouvelle ode aux talents de sampling de Kenny Dixon Jr., assurément l’un des plus doués de sa génération. Davantage funk que house, Taken Away triture inlassablement la matière première pour en conserver sa facette la plus organique, et surtout celle qui sera la plus à même de magnifier les talents de chanteur de Kenny Dixon Jr., encore une fois très à son affaire : ça susurre, ça minaude, ça marmonne, ça pérore, ça chantonne, ça miaule. Mais si Taken Away est un disque particulièrement loquace, les incantations de Moodymann n’ont jamais vocation à prendre le dessus sur la musique, à éclipser les fulgurances des partitions originales que son travail sur les boucles permet de voir sous un jour nouveau – même si celui-ci se complait parfois dans une certaine paresse, comme c’est le cas sur le titre d’ouverture dont on aurait pu attendre beaucoup mieux étant donné qu’il sample un classique de Al Green, « Love & Happiness ».

Depuis ses débuts, Moodymann alimente sa propre légende de personnage fuyant et distant, mais dont la musique dégage à l’inverse une chaleur et une familiarité sans commune mesure dans le paysage électronique actuel. Chemin faisant, et à la faveur d’EPs ou d’albums qui n’ont pas usurpé leur appellation « classique », Kenny Dixon Jr. est devenu une figure essentielle de la musique contemporaine, peut-être moins connu pour sa discographie que pour sa tignasse afro, ses interviews un brin lunairessa baraque qui crache du Prince à longueur de journée ou ses fêtes à la gloire du roller disco. Et cela se comprend : exception faite de Silentintroduction, absolument délirant de maîtrise et de puissance, tout ce que produit Moodymann évite soigneusement le coup d’éclat, préférant grossir les rangs d’une discographie qui, si l’on prend un peu de recul, est absolument phénoménale, inégalée et unique dans la musique moderne. Et franchement, quand on lit le résumé de son altercation avec la maréchaussée locale, et quand on sait la propension qu’ont les Américains à régler de nombreux problèmes avec une arme à feu, on comprend que pour le même prix, cet album aurait pu ne jamais voir le jour. Mais il est là, et il ressemble plus que jamais à son géniteur. Bref, tout est bien qui finit bien.

Le goût des autres :