Spiritual Instinct

Alcest

Nuclear Blast  |  2019
7 / 10
par Adrien  |  le 3 novembre 2019

Connue sous le nom de Jukai (littéralement « mer d'arbres »), la forêt d’Aokigahara s'étend à la base du mont Fuji, au Japon. Considérée par beaucoup comme l’un des plus beaux espaces verts du pays, ses paysages denses, son sol volcanique rocheux, ses arbres millénaires et ses sentiers tortueux lui valent en outre la réputation d’être maudite. Enfin ça, c'est surtout à cause du nombre particulièrement élevé de personnes qui s’y suicident depuis les années 1950. Spiritual Instinct pourrait raconter l’histoire d’un esprit errant à Aokigahara une nuit d’été. Ou sur une plage du Gard un matin d'hiver, on ne sait pas très bien.

C’est toute la difficulté lorsqu’on cherche à placer Alcest sur l'échiquier musical : on ne sait pas très bien. Et ce nouvel album n’arrange rien. Il faut avouer que le binôme français aime toujours autant brouiller les pistes avec des compositions évoluant de manière totalement décomplexée entre shoegaze, metal atmosphérique, post-metal et dream pop.

Et puis bien sûr il y a ce chant céleste, quasi chamanique, qui entraîne malgré soi dans un voyage contemplatif qui laisse difficilement indifférent tant l’intention présente à chaque syllabe semble à la fois pure et fragile. Se dégage alors des six morceaux de Spiritual Instinct une forme de sagesse cathartique, renforcée par la place qu’occupe cette voix dans le mix général : effacée et ne cherchant à éclipser aucun instrument. Humble.

Tu ne discerneras par conséquent pas grand-chose des paroles de Neige (aka Stéphane Paut) et risquerais de toute façon de perdre ton temps à essayer : depuis ses débuts il y a près de vingt ans, le groupe n’hésite pas à avoir recours à une langue imaginaire pour s’affranchir du poids des mots (c’est notamment le cas sur « Sapphire », l'un des deux singles tirés de l'album).

Simples sans jamais être convenus, les arrangements apportent quant à eux une cohérence générale et sans redite à un ensemble pourtant fait de dualités. « L’île des Morts » et ses neuf minutes de tension en dents de scie sont un parfait exemple de la manière dont Spiritual Instinct parvient à faire coexister les antagonismes jusqu'à en faire émerger des saillies réellement épiques. Un tour de force rendu possible grâce à la production en béton armé de Benoit Roux, déjà aux commandes de Kodama, le précédent album du groupe qui lui a ouvert les portes de Nuclear Blast suite à son succès tant critique que public.

On aurait d’ailleurs pu craindre qu’en signant sur l’un des plus importants labels de la planète metal (Slayer, Nightwish, Sepultura…), Alcest soit contraint de faire des concessions sur ce qui fait finalement le charme de son identité. Il n’en est heureusement rien, Nuclear Blast ayant très certainement compris qu’il avait tout à perdre à vouloir modifier la trajectoire artistique de son nouveau poulain, mais…

Mais si Spiritual Instinct partage de nombreuses similitudes avec Kodama (notamment cette volonté affichée de fondre le chant dans la musique), le groupe semble tout de même avoir refoulé les gimmicks plus pop à grands coups de blasts beats et de screaming. « Les jardins de minuit », le morceau d’ouverture, suffit d'ailleurs à donner le ton... et il est clairement plus lourd.

On reste tout de même bien loin de ce que proposent les têtes de gondoles du label, ou même la quasi-totalité des groupes étiquetés blackgaze et post-metal (compare avec Deafhaeven, pour voir). La musique d’Alcest  reste on ne peut plus accessible à l’oreille un peu curieuse (en sont-ils seulement conscients ?) et on en vient à trouver dommage que la schizophrénie de son positionnement ne lui permette pas de toucher un public plus large que celui de la sphère purement metal.

Plus personnel, sombre et torturé que ce à quoi le groupe nous avait habitués, Spiritual instinct est un album éthéré, sincère et d’une élégance rare qui se dévoile un peu plus à chaque écoute et devrait séduire tout amateur de musique alternative. À savourer au coin du feu, accompagné d’un verre de bon whisky. Ou après une séance de yoga, une tasse de thé vert à la main, on ne sait pas très bien.

Le goût des autres :