Songs Without Words

Paul Armfield & The Four Good Reasons

A Town Full Of Fonzies  |  2004
10 / 10
par Popop  |  le 28 mars 2004

A force de s’enthousiasmer à longueur de journée à propos de dizaines de disques, on en arrive parfois à oublier ce qu’est réellement un coup de foudre. Des coups de cœur, on peut en cumuler ad infinitum sans qu’ils viennent pour autant bouleverser notre petit univers personnel. Non, le vrai coup de foudre lui se fait plutôt rare, et c’est là toute sa force. On ne sait d’ailleurs pas très bien ce qui fait qu’à un moment tout concorde, pourquoi chaque note, chaque intonation de voix, chaque souffle qui s’échappe de la stéréo semble résonner à l’unisson avec soi, comme le meilleur ami qui ne nous a jamais quitté et que l’on découvre pourtant pour la première fois. Oui, Songs Without Words est de ces expériences, forcément personnelles, mais que l’on se refuse à garder pour soi en égoïste et que l’on veut partager avec le plus grand nombre.

On pourrait avoir envie de présenter la musique de Paul Armfield en la comparant à ses illustres prédécesseurs. Il y a du Leonard Cohen chez cet anglais, c’est indéniable. Tout autant que dans sa voix se retrouvent parfois certains accents à la Cat Stevens, ce qu’il reconnaît volontiers. Mais on pourrait également citer pêle-mêle Bob Dylan, Johnny Cash, Robert Wyatt, Townes Van Zandt, et Nick Drake sans pour autant réussir à cerner le personnage. Pour cela, il faudrait également tenir compte de ses affinités avec la culture musicale européenne, des ambiances de cabaret typiquement berlinoises au tango, en passant par les compositeurs francophones comme Serge Gainsbourg et bien sûr Jacques Brel. C’est d’ailleurs sur le tribute anglo-saxon au Grand Jacques, Next, paru il y a peu que Paul Armfield s’est d’abord fait remarquer, avec sa propre traduction de "Pourquoi faut-il que les hommes s’ennuient ?". Intégrée au sein de Songs Without Words, cette adaptation prend encore un peu plus d’ampleur, se détachant de l’original pour mieux le transcender.

Mais au-delà de ces comparaisons flatteuses, le folk sobre et ténébreux du songwriter se suffit à lui-même. Tour à tour menaçantes ("Devil On Your Back") puis apaisées ("Lost To The Light"), les compositions de ce premier album trahissent un romantisme exacerbé, une poésie fragile et délicate, semblant avoir trouvé un équilibre frappé du sceau de l’éphémère. D’un terrible constant de départ ("Now Is The Silence") à la tentative avortée de rébellion de "The Return" (où plane à nouveau l’ombre de Jacques Brel), tout le disque semble baigner dans une douce mélancolie mais sans jamais sombrer dans la torpeur. Pour preuve, la langoureuse légèreté de "Trigonometry" à mi-parcours ou les riches cordes à la John Barry qui viennent illuminer la dernière ligne droite du parcours sur "Emily".

Mais comme sortir un disque merveilleux n’a jamais été synonyme de succès ni de reconnaissance, on éprouve comme un soulagement à voir certains noms connus crédités sur le disque, et qui aideront peut-être à répandre la bonne parole de Paul Armfield. Outre les musiciens confirmés de The Four Good Reasons, le producteur Ian Caple (Tindersticks, Alain Bashung, Stina Nordenstam, Hurleurs…) est venu peaufiner le mixage de Songs Without Words, lui conférant une précision et une pureté digne de ce nom. Et pour rester dans le petit monde de la pop romantique britannique, les arrangements de cordes de trois des morceaux ont été pris en main par le violoniste Dickon Hinchliffe de Tindersticks. Cela sera-t-il suffisant pour attirer l’attention sur ce chef-d’œuvre pour l’instant confidentiel ? On le souhaite de tout cœur. Car cet album qui n’est pas sans rappeler un autre bijou récent, Moving Up Country de James Yorkston & The Athletes, ne mérite pas de venir rallonger la trop longue liste des merveilles ignorées du folk…