So cold streams

Frustration

Born Bad Records  |  2019
8 / 10
par Jeff  |  le 28 octobre 2019

En 2019, les raisons qui nous poussent à écrire une chronique sont nombreuses. On vous rassure, vu la tête de notre Google Analytics, la gloriole auprès d’une quelconque intelligentsia locale ou la perspective de faciliter une parade nuptiale avec un membre du sexe opposé n’en font pas – ou plus – partie. Par contre, je suppute que certains labels pondent des communiqués de presse absolument imbitables histoire de piquer au vif le gratte-papier qui se sentira d’autant plus motivé à l’idée d’aligner quelques paragraphes faisant réellement honneur à ceux ou celles qui se sont saignés aux quatre veines pour notre petit plaisir.

Chez Frustration, l’approche est tout autre : en faisant appel à l'une des plumes les plus affutées de la presse hexagonale, le groupe s’offre un communiqué de presse qui touche sa cible là où le sabir des chargés de com’ a généralement l’effet apaisant du tabasco sur une plaie purulente. C’est bien simple, une fois celui-ci terminé, l’envie de découvrir le disque est irrésistible. Inconvénient : avec un texte de ce calibre, Jimmy Lelo Batista (que vous pouvez lire chez Gonzaï ou So Film, et qui vient de sortir son dictionnaire des morts incongrues au cinéma) fait très mal la concurrence, renvoie à leurs chères études les apprentis Lester Bangs, et questionne la nécessite de pondre un papier – autant qu’il interroge sur le recours par Frustration à un journaliste qu’on sait tellement acquis à la cause des post-punks parisiens que ça en deviendrait douteux. Spoiler : si l’on exclut le fait qu’il omet de préciser que So cold streams s’ouvre sur l’un des moins bons titres de la carrière de Frustration, tout ce qu’il raconte est d’une absolue justesse.

À un niveau strictement personnel, ce texte (que vous pouvez lire sur le Bandcamp du groupe) est terrible en ce sens qu’il raconte (souvent en mieux) tout ce que j’aurais voulu dire au sujet du quatrième album du groupe : l’amour indéfectible qu’on lui porte (bien aidé par la qualité de sa production, il faut le dire), la passion intacte qui l’anime, la noblesse des valeurs qui lui servent de carburant, et la facilité avec laquelle il aurait pu continuer à sortir le même disque jusqu’à ce que retraite s’en suive sans que personne ne trouve rien à y redire (là encore, on est plus que jamais bien aidé par la qualité de la production).

Comme j’avais l’intention de le faire, Jimmy Lelo Batista évoque la volonté du groupe de briser la routine, de confronter cette « batterie martiale », cette « basse élastique » et ces « guitares en délit de fuite » à de nouvelles influences, de balader son post-punk revanchard et bravache sur des friches plus industrielles que jamais, d’étreindre encore plus franchement que par le passé ses influences coldwave, de lorgner sur la pop, ou d’éructer enfin en français, notamment sur un « Brume » qui résonne comme leur hommage, conscient ou non, à l’héritage du Bérurier Noir

Une véritable renaissance pour le groupe, et dans laquelle Jason Williamson des Sleaford Mods aurait eu un rôle à jouer, et qui ne se limite pas à son intervention impeccable de sobriété sur un « Slave Markets » où ses invectives désabusées entrent en fusion avec des chœurs époumonés et un chant qu’on a rarement connu aussi convaincant – pourtant il y avait du level. Et si la dimension sociale et politique a toujours été au cœur de la démarche de Frustration, dans les textes comme dans les pochettes du peintre Baldo, rarement aura-t-elle eu autant d’effet que sur un So cold streams tellement convaincant qu’on n’a aucun mal à imaginer une Nadine Morano rejoindre la France insoumise une fois jouées les dernières notes de « Le grand soir », irrésistible invitation à la résistance et au grand remplacement des élites.  

Désarçonnant parce que le changement de logiciel se fait autant au niveau du groupe que celui de son public, So cold streams voit Frustration inaugurer un nouveau chapitre de sa carrière avec autant de résolution que de sérénité. Sans en faire des caisses, sans se forcer à rentrer dans une case, le disque parvient à définir le label qui l'héberge, et non le contraire comme c'est souvent le cas avec Born Bad Records. Une force qui peut prendre tellement de formes : vive, tranquille, obscure, ouvrière. Une force irrésistible, dont on doit vous parler même si on a le sentiment que tout a déjà été dit par meilleur que soi.