Skeleton Tree

Nick Cave & The Bad Seeds

Bad Seed Ltd.  |  2016
9 / 10
par Maxime  |  le 22 septembre 2016

Nicholas Edward Cave a débuté dans la musique à l'âge de seize ans. À l’époque, quand on fondait un groupe de rock avec ses copains de lycée, on pouvait raisonnablement se dire que la musique c’était ensemble et pour la vie et, pour lui, cela a été vrai. Contrairement à ce que certains pensent et bien que nombre d'auditeurs et de journalistes le voient comme un artiste solo, ceux qui l’écoutent depuis le début savent qu'il n'est rien sans son groupe, ses complices, ses "mauvaises graines". Et ce seizième album de Nick Cave & The Bad Seeds en est plus que jamais la démonstration, car ce qui aurait pu être le disque d'une personne seule, plongée dans l'horreur se révèle être une œuvre commune, celle d'une bande entourant et soutenant son leader, le supportant dans l'innommable.

On a beaucoup écrit sur Nick Cave, on a dit que son impact débordait du simple cadre du rock ou du blues pour toucher non seulement au musical mais aussi au littéraire, à l’esthétique. On a écrit qu'il avait cristallisé les obsessions sociales et artistiques des années 80. En vérité tout cela est un peu exagéré. Depuis 30 ans il essaie simplement de faire de la poésie, en racontant des histoires parfois cruelles, souvent drôles et d'un humour grinçant. Et de rendre à son public un peu de l’énergie qu’il lui donne. Car cela a toujours été une histoire d’amour entre lui et eux, et aux quatre coins du monde; à chaque occasion il se rapproche, se tend, se fond dans la foule, tenant fermement dans ses mains celles de ses fans pressés devant les scènes de Melbourne à Brighton.

Malgré cette relation fusionnelle avec ses fans, Nick Cave a déjà cru toucher le fond. Au milieu des années 90, entravé par l’alcool, par l’héroïne, il a petit à petit tué la période la plus dure de sa carrière, emmenant sa troupe sur de nouveaux terrains de jeux, plus mélodiques peut-être, mais surtout de plus en plus tourmentés. Il pensait vraiment être au plus bas en 97, quand il a écrit The Boatman’s Call, puis son petit frère maudit No More Shall We Part, sublimes jumeaux décharnés, funèbres prémonitions. C’est à cette époque que Warren Ellis l'a rejoint, devenant petit à petit le chef d’orchestre de son théâtre d’ombres, son double instrumental, l’aidant à mettre des notes sur les doutes et la douleur.

Cette musique, ces mots, il les a toujours écrits et chantés d’abord pour lui, et pour celles qui l'ont entouré, voir avec elles (Kylie Minogue, PJ Harvey bien sûr). Et aujourd'hui, peut-être pour la première fois, il chante pour un autre homme, après avoir touché du doigt ce qu’est vraiment la douleur. Nick Cave n’autopsie plus la noirceur avec curiosité, comme un explorateur ; cette fois-ci, il est lui-même plongé en son sein le plus sombre. Le chant est une psalmodie, les chœurs sont des pleurs. Il chante pour son fils, "tombé du ciel pour s’écraser sur le sol". Ce ciel qu'il tentait encore il y a peu de repousser l’écrase maintenant de sa noirceur le temps de huit chansons magnifiques, denses, dures, lentes et dans lesquelles l'on ne peut que s'abîmer.

Au-delà de la beauté incroyable du disque et de la souffrance indicible qui en émane, il y a quelque chose d’extrêmement impudique dans ce Skeleton Tree, à la fois dans sa genèse (comment un homme peut-il écrire sur la mort de son enfant et en faire une œuvre ?) et dans le fait de l’écouter et d'en parler. L’artiste est nu est le critique désemparé, il est illusoire pour lui de ne pas tenir compte du contexte. Mais que dire d’un disque qui dépasse le cadre de la musique pour plonger à tel point dans l’intime ? Est-ce un album de deuil ? De rédemption ? L’honnêteté me pousse à dire que je n'en sais rien car il est impossible d'être à la place du géniteur. À ce stade, on ne peut que se laisser envelopper par ces arrangements qui rentrent dans la chair, ces notes saturées que le groupe a réussi à mettre sur ce que les mots ne savent plus décrire, composant une atmosphère de fin du monde, de ciel déchiré d'orage mais qui n'est plus menaçant puisque toutes les larmes sont déjà tombées.

Le goût des autres :

note : 77/10Yann note : 22/10Albin