Sinner EP

Moodymann

KDJ  |  2019
8 / 10
par Aurélien  |  le 11 juillet 2019

Imaginez un vidéo club, un disquaire ou une librairie. C’est fait ? Maintenant, posez-vous la question : pourquoi s’emmerde-t-on encore à créer de l’art ? C’est vrai quoi, on a déjà pas assez d’une vie pour faire le tour complet des œuvres qu’on aime. À cause de ce délire malsain qui consiste souvent à tout engloutir et ne rien digérer, on en devient obsédé par la peur d’être dépassé ou de ne jamais avoir pu écouter tout ce que nous voulions avant notre mise en bière. En somme, on s’est toujours un peu félicité que Kenny Dixon Jr se fasse rare, lui qui a toujours attendu d’avoir quelque chose de pertinent à dire pour se manifester. Plutôt rare depuis la parution de Moodymann en 2014, le crooner a fini par lâcher la bride en annonçant un EP, le Sinner qui nous occupe.

Et devinez quoi ? L'objet est aussi beau qu'il tombe à pic : il a débarqué en pleine vague de chaleur, quand les altertes canicule pleuvent, que la clim' tourne à nous en assécher les pupilles, et que la SNCF distribue des bouteilles d’eau de peur qu’un quidam ne tourne de l’œil dans une rame plus chaude qu'un virage Nord un soir d'OM-PSG. Alors, on ne se fait pas prier : on troque nos petits écouteurs légers contre un gros casque qui nous tient chaud aux oreilles, et on y va. Après tout, il ne s’agit ici que de se mettre en condition pour une écoute idéale de ces grooves torrides et moites, ces grooves comme seul Kenny Dixon Jr sait en aligner depuis deux décennies et qui rendrait verts de jalousie l'idole de leur géniteur, feu Prince.

Car sans surprise, la musique de Moodymann a meilleur goût ces jours de cagnard où même une bière glacée ne saurait rendre la chaleur supportable. Ces jours où l’insolation est à chaque coin de rue, et où l’on reste cloitré chez soi à apprécier la brise légère(ment tiède) d’un ventilateur bon marché. Mais comme chaque nouveau disque de Moodymann est un événement un peu particulier, on avait envie de faire les choses bien : on a pris le risque de la découvrir déambulant dans les rues de la banlieue parisienne, trop heureux de s’envoyer cinquante nouvelles minutes de douceur made in Detroit.

Pour autant, si Sinner ne saurait trahir une formule deep house toujours aussi efficace, c’est sa volonté de s’épargner toute confrontation directe avec la piste de danse qui le rend intriguant - un peu à l'instar du précédent LP de Moodymann en fait. Loin du dancefloor et plus près de ces moments où l’on quitte le club K.O. pour profiter de la fraîcheur du petit matin, Sinner est obsédé par l’idée de contrebalancer cette léthargie par des arrangements, des samples, ou une ligne de basse judicieusement placée qui casse l'obsédante linéarité des pistes. Et à ce titre, les nappes neptuniennes du break de "Got Me Coming Back Rite Now" ou la passionnante progression quasi-jazz du fiévreux "Downtown" constituent des bulles d’air bienvenues au beau milieu de cette jungle moite et colorée, dans laquelle il est jouissif de se perdre.

Quand on sort en nage de cette petite heure de musique, on en a la certitude : Sinner est le genre de disque qui pourrait convaincre les climato-sceptiques que le réchauffement planétaire est bien réel, et que Moodymann a clairement sa part de responsabilité. Pour autant, il reste de l'espoir : s'il conserve son savoir-faire pour accoucher de disques aussi solaires, irrésistiblement dansants et toujours habités de cette pointe de mélancolie , alors on saura s'en satisfaire, même s’il donne l’impression parfois d’appliquer ad nauseam une formule qui ne change pas d’un iota. En même temps, qui s’en plaindra ? Sa science du groove house atteint encore une fois un tel niveau de maestria qu’elle pourrait provoquer l’euphorie dans un club où la ventilation aurait eu la bonne idée de lâcher en plein peak hour. Voilà qui en dit long sur la chance qu’on a de vivre à la même époque qu’un génie pareil.