Safe in The Hands of Love

Yves Tumor

Warp Records  |  2018
8 / 10
par Émile  |  le 21 septembre 2018

L'amour et la politique, c'est avant tout des vignettes cinématographiques: des amants dans la pénombre, un baiser volé à la dictature, une fuite hors du temps dans un lit ensoleillé, une sérénade pour un amour impossible. Mais comment représenter cet univers sous la forme d'une aventure sonore ?

Si l'amour est à ce point associé à l'idée d'échappatoire, c'est précisément par sa dissociation vis-à-vis du politique. Quoi de plus éloigné des problèmes de gestion du collectif que le simple rapport émotif à un individu ? Quoi de plus rassurant en temps de guerre que de pouvoir tout de même vivre dans un cercle de tendresse ? Ainsi, ces deux concepts aussi opposés qu'inséparables dessinent ensemble leur point de rencontre dans cette maxime: pouvoir compter sur quelqu'un lorsqu'on plus rien ne semble compter. Et voilà qu'Yves Tumor s'affirme dans les mains rassurantes de l'amour, In The Safe Hands of Love, pour un nouvel album, le premier depuis sa signature chez Warp Records. Une affirmation aussi belle qu'étrange, pour celui qui ne cessera, dans son disque, de montrer l'amour comme une terrible inquiétude. 

De quoi l'amour nous sauve-t-il alors ? Justement de sa fameuse ombre qu'est le politique. Et chez Tumor, c'est dans la soul que l'amour a trouvé son langage. Forme musicale qu'il travaille et expérimente depuis toujours, la soul et ses dérivés sont pour lui un matériau à explorer autant qu'à déformer. Si elle torturée, c'est parce qu'il l'aime à mourir. Sans cesse caressée, mais rarement dans le sens du poil, elle délivre alors un paradoxal message affectif à l'auditeur. Douce, enveloppante, la musique d'Yves Tumor en devient aussi dérangeante et puissamment répétitive lorsque l'amour seul ne suffit plus. Car l'Américain est tout sauf un amoureux transi et naïf. Certes il n'en reste pas moins que le rapport affectif et corporel à l'autre est un refuge dans l'adversité d'un monde raciste et oppressif - n'oublions pas que Tumor est artistiquement et personnellement très lié à des gens comme Gaika, Mikky Blanco ou Chino Amobi. Mais l'amour n'est pas cette bulle de joie au sein de laquelle on pourrait exister aveuglément.

Torturé, malade, l'amoureux est lui-même dans une situation complexe. Alors que l'inquiétude pointe chez lui dans le single « Licking An Orchid » (« Some call it pain / Some call it torture »), James K lui rétorque sans plus de certitude que « Sometimes I get scared / Lost my own mind, trying to find myself ». Si la relation amoureuse est celle dans laquelle on oublie tout, c'est aussi l'espace au sein duquel on peut perdre sa propre identité. Pour faire disparaître nos problèmes socio-politiques, comme le racisme ou la pauvreté qui enveloppent notre société, on doit s'oublier soi-même. Et cet oubli de soi dans l'autre est aussi une forme de souffrance. C'est alors dans ces moments de doute et de torpeur que la musique d'Yves Tumor prend un envol insoupçonné, comme sur la deuxième partie de cette mêle collaboration avec James K, qui transforme une soul romantique en un manifeste d'experimental noise.Toujours au service d'un discours et d'un projet cohérent, Yves Tumor élève son œuvre vers un niveau d'intelligence artistique rare. Signalant la tendresse par la soul, la déception par la surprise et la complexité par la répétition, Safe In The Hands of Love est un album profondément ancré dans les problèmes de signification musicale.

Mais tout le trajet de cet album ne menait-il qu'à une décevante aporie sur la condition amoureuse ? Cet incroyable effort esthétique ne servait-il qu'à montrer le dessein tragique de l'amoureux comme du citoyen ? Pas certain. En filigrane, on comprend que c'est dans un amour nouveau que triomphe dans la musique d'Yves Tumor. Dégenré, multiplié, renouvelé, un désir queer et transgenre permet d'échapper à la version malade de nos sentiments les plus installés et de recréer une société dans laquelle on se sente soi-même. En se présentant sous un pronom féminin dans « Licking an Orchid », en professant dans l'incroyable morceau final « Love banned, love banned / But I'm still finding myself », Yves Tumor fait de la révolution politique une révolution du sujet désirant.

Après les questions raciales dans Serpent Music, puis les problèmes religieux dans Experiencing the Deposit of Faith, Safe in The Hands of Love poursuit la grande œuvre de Sean Bowie (de son vrai nom) en mettant en musique la distorsion du sujet politique. Plus pop et plus accessible, sa musique n'en reste pas moins  intelligente et originale, et pourra enfin lui permettre de marquer son époque comme son talent le nécessite.