Routes Not Roots

K-S.H.E

Skylax  |  2011
note : 9
9 / 10
par Simon  |  le 15 avril 2011

Mais qui est donc Terre Thaemlitz? Nul ne le sait vraiment tant le personnage est diffus : producteur aux contours insondables (il suffit de voir ses écarts expérimentaux en compagnie de l'orchestre Zeitkratzer), Terre est devenu, malgré lui, l'une des figures les plus imposantes de la deep-house mondiale. Beaucoup le connaissent déjà sous le speudonyme Dj Sprinkles, lui qui avait mis tout le monde d'accord avec Midtown 120 Blues. Mais le personnage est infiniment plus complexe, et c'est bien peu de le dire. Terre Thaemlitz n'est d'aucun sexe, il erre entre les courants, sent les tendances, cultive l'histoire des musiques et s'exprime avec autant de liberté : poète, écrivain, producteur. Terre Thaemlitz est l'art et la culture.

Routes Not Roots a beau être sorti il y a cinq ans au Japon, il reste que sa réédition coïncide avec une actualité dissonante. Sûrement parce que disque n'a besoin d'aucun contexte, d'aucune mouvance pour imposer ce qu'il est. La raison est que Terre Thaemlitz est sans aucun doute ce que la deep house a produit de plus fidèle et d'authentique ces dix dernières années. Car l'image de la house est devenue une véritable foire pour tous les amateurs de clichés : rabâcher sans cesse la mouvance gay, la population noire américaine, la sueur et le combat socio-politique de cette musique est devenu un lieu affreusement commun. Surtout qu'une fois ces explications – toutes véridiques s'il en est – jetées en pâture, on les illustre au moyen de quelques tracks house bien lisses et polluées par les poncifs d'usage.

En un mot comme en cent : l'âme house a largement été pillée au nom de l'histoire. La house est pourtant aussi brutale que les polémiques qu'elle a soulevé, et aussi incertaine que les sexualités qu'elle a mouvementé. Elle est intenable, insaisissable, inqualifiable. Elle crée des externalités qui ne se retrouvent dans aucun code. Elle est un vent qui se ballade, une substance qui peut tout épicer : les pleurs, les doutes et les joies. Tout comme sa grande soeur la techno, la house a tout de la réalité extra-musicale : elle est ce par quoi des populations – noires, blanches ou mauves - se sont définies en club ou à la ville, un mode d'expression aussi fragile que convaincu. Tout ça ne prête pas à rire. La house devrait toujours se rappeler que chacun de ses claviers est un quartier de New-York, que chacune de ses incursions jazz ou ambient relie le monde à Chicago.

Routes Not Roots est l'un des plus grands représentants de toutes ces turbulences sociales, de cet esprit aujourd'hui trop souvent consumé. Cet album est une révolution intellectuelle permanente, une raison incontournable de ne jamais oublier ce qui a été. Routes Not Roots est ce disque qui colle à la rue, qui ne se contente pas d'être seulement le string du transsexuel, mais qui raconte ses idées noires, ses pulsions, sa vie au quotidien. Son histoire en somme. C'est celui-là aussi qui pleure autant qu'il rit, qui ne sait pas parler sans se montrer nu et vulnérable – autant que fort et guerrier. A mille lieues de tous les clichés, Routes Not Roots est ce manifeste troublant au nom d'une house en péril. Parfois on voudrait croire que c'est Terre Thaemlitz qui l'a inventé. Il l'a tout simplement écouté.