Revenge Of The Dreamers III

Dreamville

Dreamville Records  |  2019
8 / 10
par Aurélien  |  le 24 juillet 2019

Comme tout un chacun, j'aime me plaindre - rien d'étonnant ici, je suis français. Mais si on m'emmène sur le terrain de la musique et que vous avez la chance de me croiser autour d'une table carrée, alors vous aurez sûrement droit à ma savante affirmation sur le rap : "putain, c'est du OutKast en moins bien". OutKast, j'en parle à tort et à travers dès que j'en ai la possibilité. Et pour cause : c'est grâce à Aquemini et ses nombreuses influences que j'ai découvert le travail de Funkadelic, Erykah Badu, ou Giorgio Moroder. Il faut pourtant en être conscient : maugréer ne donnera pas davantage de featurings d'André 3000 sur des morceaux à gros succès, ou plus d'un album de Big Boi tous les trois ans. Et dans le fond, je ne sais même pas si un nouveau disque des deux ATLiens m'offrirait autre chose que de la déception.

Je ne suis évidemment pas un cas d'école : c'est un mal qui ronge beaucoup de monde. On constate que celles et ceux qui ont découvert Migos ou Gucci Mane à l'époque où Atlanta régnait sans partage sur le rap ne semblent pas déçus par ce statut de nouvelles popstars qui les pousse sur des terrains peu aventureux. Ces mêmes personnes qui trouvent les derniers albums de Drake paresseux, mais payeront malgré tout le prix fort pour voir le Canadien se pavaner sur scène dans un showcase mégalo de deux heures qui peine à faire oublier qu'il n'a plus grand-chose à offrir d'autre que de bons singles, lui qui entretient une bulle spéculative du rap plus que jamais sur le point d'exploser. Mais à quoi bon s'inquiéter quand on crèche dans les charts avec une longévité digne des Beatles ?

De l'autre côté de l'Atlantique pourtant, quelque chose de très excitant se trame - et du côté d'un acteur bien installé en plus. Si c'est devenu un poncif de se foutre de la gueule de J. Cole pour son profil de gendre idéal du rap américain, le producteur de Caroline du Nord commence à se rendre indispensable par sa curation de talents sur son label Dreamville. Tandis que son poulain J.I.D a proposé avec DiCaprio 2 un disque impeccable qui fait les yeux doux à ceux qui regrettent que Kendrick Lamar soit devenu un objecteur de conscience fatigant, Bas a offert avec Milky Way une bombe de disque bourré de singles sucrés. Et si sur internet ces deux albums se sont retrouvés dans nombre de tops de fin d'année outre-Atlantique, ils sortent dans une indifférence quasi générale ici.

Revenge Of The Dreamers III porte en tout cas bien son nom : cette revanche, c'est celle d'artistes qui ont choisi de jouer le jeu de cette industrie à leur façon, sous la tutelle d'un Cole qui a compris que le potentiel de ses poulains se passe volontiers d'un featuring de Young Thug. Et en ce sens, s'il y a des morceaux plus catchy que d'autres sur l'album, la tendance générale s'apparente plutôt à la proposition d'un long posse cut de 18 titres. Le mot fait peur en 2019, mais il n'en est rien ici vu la galerie de personnalités complémentaires qui se tirent la bourre sur un disque qui se nourrit de la saine émulation qui anime les membres de la famille Dreamville. Une famille qui ouvre aussi ses portes aux amis, nous permettant au passage d'entendre des rappeurs qu'on apprécie énormément, de Young Nudy à Maxo Kream, en passant par Smino ou le flamboyant Ty Dolla $ign qui donne ici la répartie à Ari Lennox, épatante de maturité comme à chacune de ses apparitions depuis deux ans.

Enfin, le ton résolument estival du disque joue en sa faveur : en plus d'être d'une grande qualité et capable de réconcilier pas mal de chapelles du rap, il permet de supporter efficacement les températures caniculaires. Tous les ingrédients sont donc réunis pour faire de cet album un nouveau succès d'estime à mettre à l'actif de l'écurie de Cole, mais aussi une excellente porte d'entrée dans l'univers des nombreux acteurs de la clique Dreamville, dont on attend pour certains de nouvelles livraisons avec impatience - on pense ici à l'excellent Earthgang, à Ari Lennox, sans oublier le patron J. Cole. D'ici là, on aura eu le temps de faire plusieurs fois le tour de ce Revenge Of The Dreamers III, qui s'impose déjà comme un amour de vacances que vous ne regretterez pas - on ne peut pas en dire autant de certaines rencontres que vous ferez après le Ricard de trop dans les semaines qui viennent.

Le goût des autres :