Redrago

Redrago

Life & Death  |  2019
6 / 10
par Jeff  |  le 25 octobre 2019

À force de se croiser dans les loges des meilleurs clubs et des plus gros festivals du globe, les Israéliens Dori Sadovnik et Niv Arzi (aka Red Axes) et l'Italien Manfredi Romano (aka DJ Tennis) se sont dit qu'il y avait peut-être mieux à faire que de tuer le temps en grillant des clopes et sifflant des Jéroboams de Veuve Cliquot. On peut en tout cas remercier les Pachanga Boys d’avoir joué les entremetteurs pour les Israéliens et l’Italien lors d’un festival en Corse il y a quelques années, car ce qui était une rencontre anodine s’est progressivement transformé en une amitié indéfectible, qui débouche aujourd’hui sur la naissance de Redrago, projet à six mains qui vient de sortir un album sur Life and Death, le label de DJ Tennis.

Un projet assez intéressant en ce sens qu’on nous l’annonce comme le fruit d’un travail basé sur la spontanéité et l’improvisation : une longue session d’une semaine sur le toit d’un vieux centre commercial désaffecté de Tel Aviv, alimentée par un amour partagé pour les musiques méditerranéennes et psychédéliques. La perspective est d’autant plus intéressante qu’avec leur série Trips, les deux de Red Axes ont montré combien ces techniques d’improvisation appliquées à la découverte d’une culture étrangère pouvait donner d’excellents résultats – on vous renvoie ici à l’EP qui a suivi leurs pérégrinations en Ethiopie et en Côte d’Ivoire. Le souci à ce stade tient plutôt au rôle que l’on imagine assigné à DJ Tennis : ici, on l’a toujours considéré comme un excellent DJ, mais dont la popularité assez conséquente tient principalement à sa capacité à tenir une very big room avec des sélections pas toujours très aventureuses. Tout le contraire de l’image que l’on se fait de Red Axes donc et qui, autant vous le dire tout de suite, prennent le disque à leur compte.

En effet, n’importe qui suit un peu les carrières des intéressés aura vite compris que derrière l’appellation de projet commun se cache en fait un talent et une vision, ceux de Red Axes. Partout sur le disque on retrouve des éléments qui renvoient à cette capacité du duo à penser sa house music pour le club, mais on en croise une quantité au moins égale qui nous rappelle combien ces deux-là aiment la pop psyché, la surf music, le post-punk ou le goth-rock – des influences qui étaient d’ailleurs le carburant principal de l’album The Beach Goths en 2017. Ainsi, sur ce premier album de Redrago, DJ Tennis donne au mieux l’impression d’être un honnête button pusher au service de la paire Sadovnik / Arzi, au pire il passe pour le type à qui on a laissé passer les pires idées du disque – au premier rang desquelles celle de chanteur sur la reprise de « Il Veliero », cette imparable tranche de proto-lcd soundsystem sortie par le génie Lucio Battisti en 1976.

Mais hormis le fait qu’une entité vampirise l’autre, le vrai problème de Redrago est le très désagréable goût d’inachevé qu’il laisse en bouche. Trop court, mal fagoté, sans réelle consistance, ce petit album qui tire plutôt vers le gros EP ne donne pas vraiment envie de s’y replonger malgré les nombreuses bonnes idées qui l’éclaboussent – on pense à « Rave n’ Roll » qui met le disque sur de bons rails ou un « Plastelina » très balearic dans l’esprit. Le problème, c’est que ces fulgurances sont neutralisées par une piteuse mise en place et cette impression très désagréable que nos trois lurons avaient autre chose à foutre que de penser à proposer un vrai produit fini. Car s’il ne fait aucun doute que ces trois-là ont pris beaucoup de plaisir à écrire et enregistrer, on se sent complètement exclus de leur délire. Redrago sonne trop comme ce disque fait par des artistes qui se sentent bien dans l’espace VIP, mais qui ont probablement oublié ce que ça fait de regarder les privilégiés qui s’y amusent.