Promises

Floating Points, Pharoah Sanders & The London Symphony Orchestra

Luaka Bop  |  2021
9 / 10
par Aurélien  |  le 31 mars 2021

Que dire qui n'ait pas déjà été dit à propos de Pharoah Sanders ? Qu'il est un saxophoniste hors du commun ? Qu'il est le complice des plus beaux méfaits du couple Alice et John Coltrane ? Et si on a tendance à le ramener à une époque où il faisait la pluie et le beau temps sur le jazz, le saxophoniste est bel et bien vivant ; dernier survivant (ou presque) d’une arrière-garde dont le flambeau a tardé à être repris.

Une information qui n'aura pas échappé à Floating Points, musicien érudit et machine à danser qui, après deux albums solo et une flambée de maxis incontournables, a décidé de plonger dans le vide et de s'offrir les services du légendaire saxophoniste et du London Symphony Orchestra pour la construction d'un projet un peu à part, baptisé Promises. Reconnaissons-le : sur le papier, c'est le genre d'entreprise grandiloquente dont on se méfie. Sauf que voilà, on a là un casting qui, en plus de nous renvoyer à nos minables a priori, déjoue tous nos pronostics, en allant précisément là où on ne l'attendait pas.

Car Promises n'a rien (ou si peu) de jazz : sur la forme, il évoque davantage les travaux néo-classiques de Terry Riley ou Steve Reich, avec ses neuf mouvements qui voient le London Symphony Orchestra décliner et enrober un seul et même motif. Une douzaine de notes que l'orchestre a pour mission de décliner pendant une heure, en promenant cette même ritournelle entre un xylophone cristallin, des cuivres effacés, des violons discrets ou encore un piano dont chaque nouvelle déclinaison est une fenêtre un peu plus ouverte sur le cosmos. Un saut de l'ange dans l'infini en forme de flirt ultime entre une beauté contenue et une tristesse qui, elle, l'est beaucoup moins : elle s’infiltre volontiers dans le moindre arrangement jusqu’à ce final en forme de mer d'huile qui suit ces bouleversants mouvements de houle.

Cette tristesse, on la retrouve aussi dans le souffle vieillissant de Pharoah Sanders, et les émotions que procurent chaque note sortie de son saxophone. Il n’est pas là pour rappeler au monde la grande figure qu’il a été dans les années 70. Non, il fait ici preuve d’une désarmante humilité, fuyant la démonstration de force. Il cherche moins à être la tête d'affiche qu'à se noyer dans ce grand orchestre, quand bien même sa spontanéité éclabousse chacune de ses apparitions. La perte de souffle due à son âge avancé n'y est sans doute pas étrangère, mais ça pourrait tout aussi bien être un choix esthétique qu’on le comprendrait tout à fait : par sa rareté et l'imprévisibilité de ses interventions, chaque note de saxophone est de l’ordre du divin, tant elle offre à ces motifs répétés la cassure et le souffle qui leur permettent de s'élever à mesure que les mouvements évoluent.

Gilles Peterson nous avait prévenu : "It's astonishing". Le mot est juste, même s'il nous manque pour définir justement cette collaboration au sommet. Résumons ça simplement : il est très difficile de ne pas tomber amoureux de Promises, de ne pas être au bord des larmes - moins pour ce que peut représenter ce disque pour le saxophoniste de 80 ans que pour l'élégance avec laquelle le silence sublime le bruit. Promises, c'est de l’optimisme trouvé dans quelques verres à moitié vides, c'est une porte ouverte sur l'infinité des possibles, c'est une musique libre, à la lisière de l'écrit et de l'improvisé. De cette rencontre entre un Floating Points qui s’affirme loin de ses machines et un Pharoah Sanders soucieux de faire de cette partition son chant du cygne, on y a trouvé une claque, un voyage somptueux qui conjugue l’émotion et la retenue dans un firmament de beauté. Et le plus beau dans tout ça, c'est qu'on ne l’a absolument pas vu venir. La preuve que même avec un pareil casting, les snobs que nous sommes ne sont pas toujours capables de distinguer une cuillère de caviar d’une autre remplie d’œufs de lump. Shame !

Le goût des autres :