Phoenix: Flames Are Dew Upon My Skine

Eartheater

PAN  |  2020
9 / 10
par Noé  |  le 20 octobre 2020

On aimerait tant vous dire qu’on vous a déjà parlé de Eartheater, que la sortie de son nouvel album vous a été teasée au fil de brèves toutes plus racoleuses les unes que les autres. En vérité, Phoenix: Flames Are Dew Upon My Skine est apparu sur nos timelines sans crier gare, de manière aussi imprévue qu’un bouton purulent sur le front après une soirée aligot / vin rouge. Pourtant, le plan promo mis en place par le label PAN nous permettait de compter tous ensemble les jours avant la sortie du disque. Mais rien n’y a fait. Nous pourrions dresser la liste des causes d’un tel oubli. Mais la rédaction étant beaucoup trop feignante (ou beaucoup trop bénévole) pour s’autoflageller, on s’est convaincu qu’une partie de notre lectorat s’était déjà jeté sur le dernier chef d’oeuvre en date de la chanteuse américaine et qu’il attendait désormais notre chronique pour pouvoir souligner notre incapacité à traiter l’actualité convenablement. Ainsi soit-il. 

Pour celles et ceux qui comptent encore sur Goûte Mes Disques pour faire leur veille musicale et qui n’ont pas la moindre idée de qui peut être cette personne dont l’arrière-train fait des étincelles, une petite présentation s’impose. Si Eartheater naît en Pennsylvanie, elle déménage rapidement dans le Queens où elle côtoie la scène indépendante locale. La carrière d'Alexandra Drewchin commence en 2010 avec un groupe de psych-rock du nom de Guardian Alien. Un projet qui laissera rapidement la place à un premier projet solo sous son alias actuel en 2015. C’est à cette période que la chanteuse commence à poser les premières bases de son univers. Durant trois ans le projet mature au gré de collaborations avec le groupe punk-hardcore Show Me The Body, la chanteuse et poétesse Moor Mother ou le duo de folk avant-gardiste LEYA. Une période durant laquelle la voix de l'Américaine résonne aussi bien dans les salles de concert que dans les galeries d’art. Le parcours de Eartheater est donc à l’image de sa musique et existe dans sa capacité à ne pas s’enfermer dans une case. Entre pop contemporaine, folk déstructuré et expérimentations vocales loufoques, la productrice a choisi de ne pas choisir.

Si cette ambivalence résume à la perfection la volonté de croisement des genres de la productrice, Phoenix: Flames Are Dew Upon My Skin marque toutefois un tournant significatif dans sa quête d’hybridation. Trinity, son précédent projet, faisait la part belle aux rythmiques d'obédience hip-hop pour un résultat résolument club. Ici, le processus de création change du tout au tout. Exit les collaborateurs externes, l’entièreté de la production est à mettre au crédit de Eartheater. Les rythmiques breakées sont remplacées par des riffs de guitare et les arrangements sont complétés par les violons et flûtes de l’Ensemble de Cámara, quatuor affilié au Conservatoire d’Aragón, lieu de sa résidence de création. Un changement de cap radical pour un retour à un son plus organique et une direction artistique faisant la part belle aux expérimentations acoustiques. Le résultat est tout simplement grandiose et la balade proposée tout au long de l’album d’une rare puissance. 

À la première écoute, les fans de la première heure risquent d’être pris au dépourvu. Mais que ces derniers ne s’y trompent pas, la capacité d’innovation de l’artiste américaine est toujours belle et bien présente. Sur « Kiss of The Phoenix » par exemple, les samples d’épée combinés aux riffs de harpes et aux hybridations de voix d’alien nous évoquent le combat d’un preux chevalier venu combattre une créature légendaire. Navigant sur trois octaves, la voix de l’artiste vient toujours habiller subtilement ses compositions en convoquant des thématiques déjà présentes sur son précédent projet. Comme dans Trinity, Eartheater évoque souvent ses angoisses en prenant des éléments géologiques comme point de comparaison. Ainsi, sur « Volcano », elle décrit ses sentiments comme emprisonnés sous terre et imagine son incapacité à pouvoir avancer en implorant un événement cataclysmique pour changer les choses : "Give me that good collision... don't speak / Like two tectonic plates, make the earth quake / Led the bedrock / My volcano."

Si on ne doute plus de sa capacité à pouvoir faire bouger les lignes et malmener les sismographes, autant vous prévenir tout de suite : personne ne ressort intact de l’écoute de Phoenix: Flames Are Dew Upon My Skin. Emplies de mélancolie, les balades lugubres de Eartheater ont le pouvoir de vous flinguer une journée ensoleillée. Définitivement l'album dont notre automne 2020 aura bien besoin.