People On Sunday

Domenique Dumont

The Leaf Label  |  2020
8 / 10
par Aurélien  |  le 24 novembre 2020

Mal de crâne, brouillard mental et bouche pâteuse. S’il y a bien quelque chose qui a disparu de nos vies reconfinées, ce sont ces gueules de bois que l’on se cogne le dimanche matin, inévitable contrepartie d’une chouille trop légendaire pour être vraie. À ce symptôme, chacun son petit remède : un grand bol d’air frais, un litre de flotte fraîche, ou pour les plus vaillants, une nouvelle dose de houblon. La vérité, c’est que malgré le sentiment d’avoir un marteau piqueur qui fracasse l’hippocampe, le meilleur remède consiste souvent à se rejouer ces disques les plus susceptibles d’inverser la tendance. Et justement, au registre des disques que j’aime à jouer dans cet état comateux et vomitif, ceux de Domenique Dumont sont souvent sur le haut de la pile.

Ce choix ne doit rien au hasard : la musique du mystérieux producteur, qui évolue désormais en solitaire, épouse à la perfection la pièce dans laquelle elle est jouée. Elle investit l’environnement, le câline, l’enrobe de petits éléments qui font qu’elle parvient à se jouer à volume égal de tous nos objets du quotidien, entre un frigo qui ronronne, un percolateur qui tonne, ou un lave-vaisselle qui mouline. Elle enrobe l’air de petites mélodies qui viennent suspendre le temps, de morceaux conçus comme des esquisses – en ça, elle se rapproche de l'ambiant pour son économie de moyens, à la manière d’un Brian Eno période Apollo. En fait, on a vite l’impression qu’au contact de cette musique, tout s’efface autour de nous, qu’on pénètre dans une bulle cotonneuse du plus bel effet. Ce constat était déjà celui posé sur Miniatures de auto rhythm il y a deux ans, un disque inégal malgré des sommets de mignonnerie. Et il ne sera certainement pas démenti par People On Sunday, album conçu comme la bande-son d’un film muet allemand des années 30, qui se passe pourtant bien volontiers des images pour pénétrer la tête de son auditeur à grand renfort d'ambiances sous-marines.

Car ce nouveau disque, c’est un aller simple pour les fonds marins : pêle-mêle, on trouve un steel drum noyé dans un va-et-vient de nappes, des basses à ce point massives qu’elles semblent épouser la pression atmosphérique, et plus généralement un ensemble de sons soigneusement recouverts d’une épaisse couche d’écume. Tout brille par son minimalisme et son caractère lo-fi, et encore plus par cette beauté primaire qui interpelle dès les premières minutes de musique, et qui perdure pendant toute la durée de ce fantastique voyage qui s’appréhende dans son intégralité sinon rien. Chaque titre peine en effet à se détacher du lot, et tout contribue à sa modeste échelle à la construction de ce joli rêve éveillé.

Quand le disque s’arrête, on est réveillé par le grattement du vinyle qui indique que ça y est, on est arrivés au bout. On regarde le téléphone : il est quinze heures du matin, cette journée est bel et bien foutue. Impossible de dire exactement si l’on a dormi, ou si l’on s’est simplement assoupi. Ce qu’on peut juste dire, c’est qu’on n'est plus tout à fait piégé dans cet état comateux qui nous fait dire "plus jamais ça" - jusqu’au week-end suivant – et qu’on se sent mieux. Preuve par l’absurde que People On Sunday est définitivement l’album parfait pour chasser la gueule de bois, lui qui ressemble à une après-midi lecture dans un sous-marin de poche niché à vingt mille lieues sous les mers, à profiter du calme de la vie aquatique depuis un hublot entre deux chapitres d’un Jules Verne. Coup de foudre immédiat pour cette livraison, au sommet des plus belles choses que l’on a pu entendre dans cette année malade.

Le goût des autres :