Ordinary Corrupt Human Love

Deafheaven

ANTI-  |  2018
9 / 10
par Alex  |  le 20 juillet 2018

A la sortie de Sunbather, deuxième album de Deafheaven, la hype tourne à plein régime. Le groupe est au centre de toutes les attentions et divise immédiatement par son décalage entre une image aussi soignée qu’une collection Virgil Abloh et une musique violente et belle, naviguant entre distorsions fracassantes et mélodies épurées. En quelques mois, le disque se transforme en mini-phénomène culturel et intensifie le clivage grotesque entre ceux qui voient dans leur démarche de « poseurs » l’incarnation de l’opportunisme, et ceux pour qui cet amalgame de black métal atmosphérique, de post-rock et de shoegaze relève tout simplement du coup de maître.

Cinq années séparent Sunbather de cette nouvelle livraison. Deafheaven n’a jamais cessé depuis de prendre ses auditeurs (et détracteurs) à contre-pied, à travers une attitude exagérément théâtrale en live et surtout grâce à cette volonté de briser les frontières et codes du métal extrême. Par indifférence ou par choix, la bande de San Francisco a toujours su répondre de la meilleure des manières: en laissant parler sa musique, froidement efficace mais toujours emprunte d’une grande sensibilité. Après la sortie de New Bermuda, disque plus froid et agressif que son iconique prédécesseur, l’on se demandait forcément comment la formation arriverait à surprendre sans se trahir, à rester intéressante sans être continuellement dans l’excès. Mais avec ce quatrième LP à nouveau produit par Jack Shirley (Comadre, Oathbreaker) et dont le titre fait référence au roman La Fin d’une Liaison de grand Graham Greene, on est définitivement fixé sur le fait que Deafheaven ne se débarrassera jamais de son statut iconoclaste. Et c’est tellement mieux comme ça.

Quelle putain d’audace que d’ouvrir son album sur ce « You Without End », morceau fragile dont les notes de piano, le subtil spoken word de l’actrice Nadia Kury, les lignes de guitares rayonnantes et le tempo presque jazzy sur lequel s’égosille George Clarke ne peuvent que laisser pantois. Inattendu d’entrée de jeu. Sur « Honeycomb », la construction se veut déjà légèrement plus classique mais également bien plus nerveuse. On s’immerge sans difficultés dans le scintillant « Canary Yellow », l’une des pièces maitresses d’OCHL, avec ses nuances douces amères et cette constante impression de lumière qui semble vouloir pourfendre l’obscurité. Sur le délicat « Near », les Américains laissent entrevoir l’un des rares passages de l’album plutôt orienté shoegaze, prouvant à nouveau qu’ils ne cèdent pas à la facilité en se réfugiant dans les certitudes d’une formule qui a déjà fait ses preuves. Le groupe pousse également l’ambition jusqu'à incorporer pour la première fois du chant clair, notamment sur le gracieux « Night People » qui compte la participation vocale de la ténébreuse Chelsea Wolfe et de son collaborateur Ben Chisholm. 

Deafheaven tend à s’écarter au gré de ses envies de la sphère metal et n’a jamais semblé aussi libre et brillant que quand il sort de sa zone de confort. Entre ces deux légères accalmies, le groupe se charge toutefois de rappeler sur « Glint » et sa magnifique progression à quel point la vitesse d’exécution de sa section rythmique peut se révéler dévastatrice et implacable. Même constat sur la dernière ascension que représente ce « Worthless Animal », entre post-rock épuré et black metal coriace. En une heure, Deafheaven dépeint un tableau où la joie d’aimer et d’être aimé se confond avec les complaintes du temps qui passe. Puis, Ordinary Corrupt Human Love se referme comme il s’est ouvert, sur le son d’une légère brise, concluant magistralement cette nouvelle partition.

Avec ce disque qui surpassera ses prédécesseurs avec le temps, Deafheaven ne se contente plus de fermer les gueules des sceptiques (probablement la dernière chose dans leur liste des considérations) mais prouve à tous ceux qui se sont laissés embarquer dans l’aventure depuis Roads to Judah qu’il est un groupe audacieux et inspiré. Une entité qui ne suit que son instinct et ses émotions pour proposer une musique pure, une expérience totale et viscérale, pleine de beauté, de poésie et d’espoir. Ordinary Corrupt Human Love est vaste, romantique et intrépide. Il n’enferme le groupe dans aucun carcan, et permettra très certainement à ceux qui s’y hasardent de trouver un sens profond dans les multiples recoins et strates que Deafheaven semble depuis toujours compiler avec une déconcertante facilité. Brillant.

Le goût des autres :