Ohms

Deftones

Warner Music  |  2020
8 / 10
par Alex  |  le 24 septembre 2020

“Time won’t change this, we shall remain”.

Comment aborder la carrière d’une entité comme les Deftones ? Trente ans d’existence, un plan de route bétonné qui a permis aux Américains de rester toujours pertinents et une discographie qui ne compte pas (ou peu) d’erreurs de parcours. En considérant leur album éponyme de 2003 comme une légère inflexion stylistique, l’identité sonore des Deftones n’a finalement que peu dévié de sa trajectoire et a su aisément s’affranchir de la période ingrate du nu metal durant laquelle le groupe a émergé, à la faveur d'un premier album qui, rétrospectivement, ressemble presque à un accident de parcours malgré ses tubes qui nous font presque regretter une époque ou Fred Durst était l'équivalent people d'une Ariana Grande aujourd'hui. Autre point fort : la stabilité du line-up, une gageure dans un milieu du métal où l'interchangeabilité de ses petites mains est aussi répandue que l'argent sale sur un compte en banque suisse.

C'est bien simple : à l’exception du remplacement du bassiste Chi Cheng (décédé en 2013) par Sergio Vega de Quicksand, les Deftones ont su maintenir leur line-up d’origine, mais aussi leur intégrité artistique. Largement adulée pour sa capacité à réinventer sa recette sans renier ses racines, la bande de Sacramento se contente depuis plusieurs années de délivrer des disques qui, s’ils n’ont pas tous la même même force de frappe, n’en restent pas moins de très bonne facture et fidèles à ce que l’on est en droit d’attendre de ce groupe essentiel et si spécial. En ce sens, on tient là une sorte d'anti-Weezer, groupe apparu plus ou moins à la même époque, mais ne traitant pas son patrimoine et ses fans avec la même rigueur artistique.

Avec Ohms, 9ème livraison du groupe dont la sortie coïncide également avec les vingt ans de l'indétrônable White Pony, la donne reste inchangée tant Chino Moreno et les siens continuent de déployer leur jeu si singulier à travers différents prismes. Ce nouveau disque – produit par Terry Date, l’homme derrière les quatre premiers albums du groupe – regorge d’ingrédients qui ont fait de Deftones un groupe reconnaissable entre tous, et devrait aisément contenter une fanbase fidèle, mais non moins exigeante, sans forcément jouer la carte de la nostalgie ou de la redondance.

“Genesis” ouvre le disque sur les nappes de synthés de Frank Delgado, dont l’apport et les arrangements sur Ohms se révèleront particulièrement notables, et illustre cette dualité entre les passages plus atmosphériques et les riffs gargantuesques de Stephen Carpenter. Qu’il s’agisse de morceaux comme l’envoutant “Ceremony”, l’épatant “Urantia” ou le dévastateur “Radiant City” et ses lignes saccadées, on sent que les propos avancés en interview sur l’implication de Carpenter dans la composition de cet album sont avérés.

Accompagné de sa 9 cordes, le gros barbu est en forme et s’octroie régulièrement des moments de riffing savoureux sur les 46 minutes que compte le disque. À ce titre, en termes de cohérence et d'homogénéité, son jeu se rapproche régulièrement de ce qu’il a pu déployer sur Koi No Yokan (album clivant chez les fans malgré ses indéniables qualités) en s'éloignant des lignes plus post-rock entendues sur Gore.

De par leur intensité ou leur empreinte émotionnelle, les gammes vocales de Chino sont toujours aussi uniques, à la fois agressives et langoureuses, tout en parvenant à se greffer à merveille sur les différentes structures des morceaux pour les transcender mélodiquement. Le frontman, qui a eu tout le loisir d’exprimer ses envies d’expérimentation à travers différents projets parallèles (Crosses, Team Sleep, Palms) délivre ici une prestation vocale “classique”, c’est-à-dire de haut vol, entre murmures et hurlements. Le groupe s’est toujours attelé, depuis ses débuts, à déconstruire l’idée qu’on devait se faire d’un groupe de metal en incorporant des éléments de dream pop ou de new wave dans sa recette. Et c'est d’ailleurs lorsque les Deftones se la jouent clair-obscur qu'ils excellent. L’aspect ascensionnel de “The Spell of Mathematics” ou l’apparente sensibilité d’un “This Link Is Dead” en témoignent.

Cependant, si Ohms n’a besoin que de très peu de temps pour révéler son potentiel, on ne fera pas l’impasse sur les moments plus classiques ou anodins (“Error”, “Pompeji” et ses bruits de mouettes, "Headless") qui peuvent légèrement émailler l’impact global du disque ou renforcer l’impression d’un groupe en pleine possession de ses moyens, mais qui n’échappe pas toujours à une certaine facilité. Dans son ensemble et malgré l’absence de révolution, cet album n’en reste pas moins une belle réussite : puissant mais sensible, violent quand c’est nécessaire, mais subtil et lumineux dans son essence.

S’il reste trop tôt pour évaluer sa place dans l’ensemble du catalogue magistral de Deftones et qu’égaler voire surpasser des disques comme Around The Fur ou White Pony semble utopique, Ohms se révèle suffisamment immersif et cohérent pour en faire un album des plus recommandables. Mine de rien, peu de groupes de cette longévité peuvent s'en targuer.

Le goût des autres :