NQNT 2

Vald

Mezoued Records  |  2015
8 / 10
par Titus  |  le 8 octobre 2015

Parler de NQNT2, c'est accepter de parler de son créateur: Vald, un rappeur cultivant la dérision et le paradoxe. C'est avec les singles "Bonjour" et "Selfie" qu'il a beaucoup fait parler de lui dernièrement, en multipliant les prises de positions je-m'en-foutistes dans ses interviews, renforçant la prolifération d'interprétations farfelues à propos de ses morceaux.

En effet, sans même avoir entendu parler du rappeur, on ressent souvent à la première écoute la sensation que ses textes n'ont absolument aucun sens, malgré leur degré très élevé de maîtrise technique : tandis que les plus adeptes parleront de génie et développeront des théories toutes plus poussées les unes que les autres, les plus réfractaires invoqueront l'habituelle série de qualificatifs nuancés que Youtube affectionne, tournant généralement autour de la matière fécale.

Essayons donc de faire abstraction de tout ce que Vald a pu prétendre au sujet de sa musique, tant ses propos contradictoires ne cessent de semer le doute dans nos pauvres esprits. Faisons également abstraction de tous les avis auxquels nous avons été exposés jusqu'à présent, afin de nous concentrer sur l'objet musical lui-même. Tentons alors de rester nuancés et de poser, au-delà de ces multiples débats de comptoirs, les seules questions vraiment valables : est-ce un bon disque et prenons-nous plaisir à l'écouter ? 

Inutile de prendre des pincettes : en arrivant sur cette page, vous vous êtes immédiatement jeté sur la note comme un gros pourceau. Donc vous savez qu'on a aimé. Pour autant, cette conclusion n'est advenue qu'après de multiples écoutes du projet, tant il est peu fréquent que quelque chose d'aussi surprenant parvienne aux oreilles de l'auditeur lambda de rap français.

Il est certain que Vald a créé un univers qui lui est propre et dans lequel il évolue seul : pas besoin d'autres invités que son pote de toujours, Suikon Blaz'Ad, pour niquer la concurrence. Car oui, cette ambition typique des codes du rap est ici affichée sans ambiguïté par Vald, qui décide tout simplement de proposer une interview de Michel Houellbecq dans l'introductif "Retour" pour le faire savoir. Vald est un rappeur et NQNT 2 un disque de rap : le doute n'est plus permis. À la nuance près que Vald maîtrise les codes de ce genre à la perfection, ce qui lui permet donc de jouer avec et, quand il le juge bon, de s'en abstraire.

Il est incontestable que ses textes font preuve d'une très grande maîtrise technique : assonances et allitérations pleuvent, au point de désarçonner à la première écoute, donnant l'impression d'un grand bordel sans queue ni tête - c'est justement l'interprétation la plus courante de l'expression fétiche de Vald, NQNT. En réalité, rien, dans la forme, n'est laissé au hasard : ni l'interprétation, volontiers brillante, ni le placement des rimes, particulièrement efficace et subtil. Et de cette forme irréprochable peut surgir un certain plaisir pour l'auditeur à entendre toutes ces syllabes se répéter et s'entrechoquer.

C'est le fond qui semble, lui, plus aléatoire. On repense alors ces fameuses interviews : cette interprétation semble concorder avec ce que l'on peut comprendre des "explications" de Vald sur sa musique. La différence entre le rappeur d'Aulnay-Sous-Bois et beaucoup d'autres, c'est qu'il ne fait pas semblant d'avoir un message particulier à transmettre. Pour autant, ses textes ne relèvent pas non plus du non-sens le plus total, bien au contraire. C'est le moment de nous rappeler tous ces beuglements poussés par la masse youtubienne : il est évident que personne n'interprète le sens de ses textes de la même manière. Un consensus semble cependant se faire autour de l'idée de parodie, qui a l'avantage de ne pas vouloir dire grand chose et de réconcilier les plus virulents avis autour du disque. Mais Vald n'est en aucun cas un rappeur parodique, une sorte de pantin qui se contenterait de se moquer de tout le monde sans proposer quoi que ce soit.

Si l'on peut éventuellement voir cet aspect dans "Selfie", qui adopte volontairement les codes les plus traditionnels de la chanson aseptisée que la radio diffuse en boucle (autotune et paroles mielleuses, ici ouvertement vulgaires), il est tout simplement erroné de réduire NQNT 2 à une sorte de vaste foutage de gueule. Le disque se résumerait alors à une sorte de grosse blague, écoutable de façon uniquement ludique. S'il est possible d'adopter cette approche, elle demeure réductrice : Vald est avant tout un artiste disposant de son propre univers, donc capable de véritables trouvailles. "Urbanisme" est à ce titre un excellent exemple de la profondeur dont Vald est capable : incarnant à la fois un vieux blasé et un jeune désespéré, Sullyvan déroule un texte impeccable qui soulève d'importantes questions sur la vie des banlieusards. Peu importe que cela relève ou non d'une intention prédéterminée : l'auditeur est finalement confronté à cet état de fait et c'est de cela qu'il faut tenir compte.

L'inventivité de Vald, si elle se manifeste à certains moments du disque dans le burlesque le plus complet, prend ainsi des formes très diverses. Il faut accepter l'idée que Vald ne réfléchit pas lui-même à ses propres textes : tout au plus donnent-ils des clés de réflexion, que l'auditeur peut ou non choisir de saisir. La liberté d'interprétation donnée à l'auditeur est l'une des plus grandes forces de Vald et elle est l'une des facettes de son originalité.

Cela ne prive pas l'EP de ratages : le disque s'essouffle un peu dans son dernier quart, notamment en raison de productions peu intéressantes ("Promesse") ou juste sans intérêt ("Joffrey"), retombant dans les travers de NQNT premier du nom, qui péchait par manque de cohérence et par une partie instrumentale trop souvent inintéressant. Mais ne boudons pas notre plaisir: Vald est bien plus que le simple produit de son époque. Il laisse déjà voir, à travers les fulgurances de ce disque, à quel point il est capable d'aller plus loin que la simple parodie, prouvant ainsi qu'il est avant tout un artiste. Impossible de prévoir le prochain coup d'un énergumène pareil, mais il est certain que sa présence apporte une dynamique nouvelle, au niveau de la réflexion que l'on peut avoir sur le rap aujourd'hui, tout comme à la capacité du rap lui-même de se réinventer.

Le goût des autres :