Nemir

Nemir

Capitol  |  2019
7 / 10
par Aurélien  |  le 10 septembre 2019

À quel moment commencer à écrire sur un disque ? C'est la question que l'on se pose très régulièrement - chaque fois qu'il faut pondre un article sur un album très attendu en fait. Il est parfois délicat d'arrêter un avis sur le travail de plusieurs années, surtout que nos articles ressemblent à des jugements irréversibles que l'on mettra parfois des semaines, des mois, voire des années à réviser. Une question délicate donc, qui démontre les limites de l'exercice "chronique", et qui nous contraint parfois à reporter l'écriture d'un papier sur un disque que l'on aime (ou déteste) parce qu'on ne l'écoute pas comme il le faudrait, qu'il n'arrive pas au bon moment dans nos vies, ou simplement parce qu'on a rien à dire à son sujet à.un instant T. Une forme d'honnêteté assimilable à de la paresse et vous fait passer à côté de petits bijoux qui mériteraient nos meilleurs mots, et qui expose au passage une autre réalité : difficile d'être toujours en phase avec les vraies ambitions d'un disque dès les premières écoutes. 

On a le sentiment que Nemir a rencontré les mêmes problèmes que nous sur son premier projet, l'EP Ailleurs sorti en 2012. Celui qui a émergé en même temps que Nekfeu, S.Pri Noir ou Alpha Wann a fait preuve d'une discrétion extrême à l'époque. Depuis, même s'il a pu profiter de sympathiques renvois d'ascenseur, le MC de Perpignan est resté très conscient que le rap évolue vite (et ses goûts avec), concevant difficilement de sortir à la hâte un disque qui ne saurait être que le brouillon d'un bien meilleur disque à paraître ensuite. Exigeant (et peut-être un rien feignant aussi), le MC travaille aujourd'hui dans un laboratoire conceptuel très éloigné de ses premiers efforts, perfectionnant un rap chanté qui peut donner l'impression de vouloir chatouiller le public de Christophe Maé avec ses guitares acoustiques et son accent du sud mais qui, au final, se révèle être d'une désarmante honnêteté. Voilà où se situe Nemir après des années à se chercher : avec un potentiel de séduction aussi immense que ses chances de casser la baraque. Et ce serait amplement mérité.

En un peu moins d'une heure, Nemir se montre à la hauteur de ses ambitions en proposant un produit suffisamment intime, suffisamment actuel, et suffisamment identifiable pour que le natif de Perpignan occupe enfin la place qu'il mérite dans le rap français. Et tout ça avec l'aide bienvenue de ses usual suspects de toujours. Parmi eux, le beatmaker EnZoo et sa science de la bonne mélodie et des claviers qui tapent juste, et son complice Gros Mo, jamais bien loin des meilleures punchlines de son voisin de palier. Si une poignée de featurings prestigieux viennent pimenter le disque, c'est l'indiscutable puissance de ce trio qui marque les esprits. Des cuivres félins de "Sur ma vie" jusqu'aux influences bossa nova de "Des Heures", tout le disque se nourrit des lumières du sud et de ses mélodies généreuses, n'oubliant jamais des instants plus intimistes comme sur le très touchant "Loin devant". Surtout, en mettant la justesse et la modération au cœur de sa démarche, le disque réussit le petit exploit de ne jamais donner l'impression d'être trop expansif, trop "sudiste". En d'autres termes, ça sente bon les cigales et les grillades, mais ça ne brasse pas les clichés.

Avec cet album éponyme, Nemir réussit un beau pari : il attend huit ans pour sortir un bon disque, là où certains de ses collègues ont parfois pondu jusqu'à trois disques inégaux, voire dispensables, sur la même période. Avec l'humilité et la patience pour seuls outils de promotion d'un disque que seule une poignée d'initiés attendait encore, Nemir est une photographie parfaite de la personnalité de son géniteur, autant branleur magnifique que perfectionniste méticuleux. Surtout, avec sa panoplie de tubes et son optimisme réconfortant, le disque a tout de la bande-son idéale de notre été indien.

Le goût des autres :