Nazaré

Molécule

Ed Banger Records  |  2020
8 / 10
par Émile  |  le 4 février 2020

Il faut bien l’avouer : Molécule a été l'une des grosses grosses claques de l’électro française ces dernières années. Comme on le disait dans notre papier sur Digitalism, il apparaît aujourd’hui comme un survivant d’une caste complètement balayée par la techno mainstream des années 2010. Mais attention : Molécule, ce n’est pas qu’un producteur qui parvient à faire danser les gens en faisant autre chose que balancer de la deep house.

Le Parisien pratique également un revirement étonnant de l’ethnomusicologie : au lieu de "simplement" étudier les peuples ou les environnements à travers leurs musiques, il tâche de rendre compte de lieux ou d’ambiances grâce à des prises de son et un sound design encadré phénoménologiquement dans les circonstances qui l’ont vu naître. Et si le concept n’est pas tellement neuf dans la finalité (Pierre Henry et Luc Ferrari faisaient déjà ça dans les années 1950), il l’est dans l’idée de l’intégrer sur la durée à un projet de musique dansante, voire carrément club.

En effet, dans un quatre titres d’une vingtaine de minutes, pas le temps de se perdre en sonorités ambiantes ou en dissertations musicales sur la blancheur éphémère des pôles. Pensé dans un esprit plus club, Nazaré est efficace, sec et extrêmement synthétique. C'est d'ailleurs là que l'EP vient jouer un rôle peut-être plus important qu’on ne le pense dans la discographie de l'artiste : son format, qui aurait a priori tout pour réduire à néant le projet global de Molécule, lui offre en réalité une dimension vertigineuse qu’on ne lui avait pas connu depuis un moment.

L’anthropologie des zones marines, qui donne son nom au titre de l’EP, n'en est pas moins respectée à tous points de vue : le premier morceau, « Big Mama », reprend les nappes acides déjà rencontrées sur ses précédents disques, simulant habilement la houle qui semble surprendre les surfeurs, et leurs voix qu’on entend au loin. Ainsi, si on est bien sur de l'acid techno, celle-ci semblent aller plus loin : les sons sont connus, mais ils nous parlent d’ailleurs ; la montée est classique, mais on s’y sent en danger. Les bruits de coques et de planches, les sirènes des bateaux, tout est fait non pour nous tenir un discours sur un lieu, mais pour construire un son dans l’intimité de cet espace. Et paradoxalement, c’est là qu’on entendra le mieux ce que ces expériences ont à offrir : dans la musique même, et non dans une dissertation qu’on aurait construite brique par brique.

Le morceau emblématique de cet EP, c’est évidemment « Praïa Do Norte ». Pourquoi ? Parce qu’il capte la correspondance magique de l’expérience aquatique du surf et celle du dancefloor de techno. Parce que même le surfeur qu’on entend fait le rapprochement, et que le drop le plus évident du monde, celui qui se déroule sur la foule telle une vague, prend une couleur – et non un sens – radicalement plus profond grâce à ce track.

Comme la violence du ressac et l’atmosphère d’une sortie par temps de vent, dans Nazaré, c’est du connu et de l’inconnu, ça parle et ça se tait, ça danse et ça fait peur.