Ma vie est un film II

Infinit'

Don Dada Records  |  2020
9 / 10
par Aurélien  |  le 16 avril 2020

L’écriture d’un bon disque de rap nécessite un vrai sens de l’équilibre, du compromis et du dosage. Avec l’avènement du format mixtape et du streaming pourtant, toutes ces contraintes ont volé en éclats : le rap français est désormais un flot de créativité ininterrompu, synchronisé sur les classements de la SNEP, ce qui exige de son public un effort de tri face à une production massive. Un effort qui, s’il est fourni par une poignée d’irréductibles, ne l’est pas par une majorité de gens qui préfèrent se laisser porter par ce que l'algorithme des playlists sort en premier. Face à cette évolution, le rap français se montre globalement incapable de proposer des albums avec un grand A, préférant patauger dans ses références à Netflix, ses zumbas qui font rimer "menders" avec "menders", et sa tendance à servir la soupe un titre à la fois pour mieux exister dans les charts. Mis en péril par le succès de ses singles, l’album rap ne ressemble désormais plus qu’à un prétexte pour garantir les certifications avec un volume massif de titres, notamment par le biais de rééditions survenant moins d’un mois après la sortie du disque d’origine - coucou Dinos et Nekfeu.

Il y a deux ans pourtant, UMLA, le premier album d’Alpha Wann, était une vraie lueur d’espoir : il remettait sur la table une certaine idée de l’album rap au sens traditionnel du terme, avec un MC qui porte ses couilles d’un bout à l’autre de son disque, dans un produit qui sent la sueur, le sang et les sacrifices. "Je sors des morceaux puis je les jette dans le feu" symbolisait à merveille cet état d’esprit : certains semblent l’avoir oublié, mais tout ce qui est enregistré ne doit pas rentrer dans un disque, et ce sont les choix difficiles posés en amont qui permettent à un album d'être parcouru d’un bout à l’autre sans déplaisir. Et tant pis s’il oblige son géniteur à faire le deuil de plusieurs titres auxquels il tient, le résultat est là : UMLA est un produit à prendre ou à laisser, aussi anachronique que rafraichissant.

Marchant dans les pas de Philly Flingue, voilà quelques années déjà qu’on a Infinit’ dans le viseur. Celui qui a été révélé à la grande époque où DJ Weedim était partout (au point que ça en devenait ridicule) s’est pourtant pris dans les dents un procès de la part de l’actuel maire de Nice qui a pas mal freiné sa carrière. Plutôt du genre combatif, sa revanche sur la vie a pris la forme d’une signature chez Don Dada Records qui publiera NSMLM et de Ma Version des Faits, deux projets baignés dans le soleil de la Côte d’Azur. Ici, le changement de ton est radical : fini le turn up gratuit, Infinit' montre les dents, multiplie les terrains de jeu, et propose un cahier de rimes du niveau du jeu de jambes de Mbappé. Il est insolent d’innovations, capable de tout et surtout du meilleur.

Peu de temps avant la parution de Ma vie est un film II pourtant, le Niçois avait confié qu’il avait envisagé d’arrêter la musique. On ne le comprend que trop bien : reconnaissons que l’économie du rap, voire de la musique en général, n’est pas au beau fixe. Et que lorsqu’il s’agit d’exister dans cette économie, mieux vaut être dans le créneau de Heuss l’enfoiré que dans celui d’Infinit’, en dépit de l’immense versatilité acquise par ce dernier en deux projets. C’était oublier que c’est dos au mur que Kerim Braham nous prouve sa capacité à se transcender, à exploser les paliers, et à trouver la motivation d’enfiler ses sneakers préférées pour les mettre dans la gueule d’une concurrence qui a besoin de ce wake the fuck up call. Pari réussi : Ma vie est un film II n’est ni plus ni moins que la bombe qu’on attendait de Infinit’.

Car le 06 n’a jamais autant ressemblé à Compton que quand il le raconte. Au Nice de carte postale pollué par les retraités au pull noué sur les épaules, le rappeur oppose une plongée dans l’envers du décor : un monde parallèle où les gangsters jouent aux dés sur la Promenade, et où les petites artères de la baie sentent le goudron chaud et la poudre des balles. Un environnement sur mesure pour le sens du storytelling et de l’egotrip d’Infinit’, qui s’affiche dans un état de grâce d’une insolence rare et fascinante. Et si quelques-uns de ses usual suspects préférés ont répondu présents à l’appel, d’Alpha Wann à Veust, aucun ne conteste la main-mise du gars sur son projet, lui qui affiche un niveau encore supérieur à celui auquel il nous a habitués sur ses formats courts.

Pêle-mêle, Ma vie est un film II explose la concurrence le temps d’un simple interlude ("Interlude 06"), alterne parenthèses G-funk à la hauteur des meilleurs standards d’Aelpeacha ("Redbull", "D’en bas"), jus de bagarre consistants ("1,5", "Téléscope") et parenthèses plus sirupeuses  ("On sconnait pas" avec le trop rare Gros Mo). Le tout exécuté sur quarante minutes plus tassées qu’un joint de cookie kush, rythmées comme un drive by, avec un niveau d’intensité qui augmente crescendo et qui démontre toute l’épatante versatilité de celui qui veut finir "comme Jay-Z pas Electronica".

Cerise sur la gâteau, il se donne même les moyens de ses ambitions pour finir dans les DM d’Astrid Nelsia sur "L'exercice". Y parviendra-t-il ? Honnêtement, on en doute un peu, et on pense que lui aussi : Ma vie est un film II peut néanmoins compter sur une arrière-garde capable d’écouter un disque dans sa totalité. Et c'est cette minorité qui est finalement la plus légitime pour affirmer si tel ou tel disque a le potentiel d’un classique. Quant à se positionner sur le sujet, et bien à l’instar d’UMLA à sa sortie, on vous répondra bien volontiers qu’il est trop tôt pour trancher, et que c’est même le cadet de nos soucis. Par contre, on vous dira volontiers que Ma vie est un film II tient toutes les insolentes promesses qu’on faisait peser sur le dos d’Infinit’ : le gars se révèle une fois encore constant dans son incapacité à décevoir, son aisance à surprendre, et son habileté à offrir des disques à l’immense replay value. Et c’est finalement tout ce dont on avait besoin de sa part, alors pour ça : merci le zin.

Le goût des autres :