Les étoiles vagabondes - expansion

Nekfeu

Seine Zoo Records  |  2019
8 / 10
par Yoofat  |  le 1 juillet 2019

À la base, j'avais gratté toute une critique d'un album de 18 pistes appuyé par un film-documentaire retraçant le périple créatif de son auteur. J'avais à cœur de décrypter l'intention ambitieuse du disque, tant dans l'effort de narration que dans les recherches sonores généreuses. Je voulais décrire l'aventure des étoiles vagabondes en supposant qu'elle s'était finie le 6 juin, lors de la sortie de l'album sur les plateformes de streaming. Tout cela, c'était avant le 21 juin, avant que la fameuse théorie du double-album dont rêve internet, que seul Niro et YL avaient réalisé auparavant, soit confirmée avec l'arrivée des étoiles vagabondes - expansion, 16 titres pour compléter l'œuvre. J'allais jeter mes premières pensées à la corbeille, mais comme le rappeur de Paris-Sud dans "Saturne", il se trouve que celles-ci étaient recyclables. Ouais, ouais. 

L'histoire débute dans une salle de cinéma à Genève, le jeudi 6 juin 2019. Je suis l'un des premiers sur place, un peu excité car ayant écouté quasiment toute la discographie du bougre le jour même. Complètement plongé dans l'univers du rappeur, je m'attends à un film aux couleurs antinomiques, vantant les bienfaits du groupe tout en exprimant une forme de mal-être inhérente à sa naïveté utopiste. Puis, la salle se remplit petit à petit et défile devant mes yeux une tripotée de Lisa la 2000 et de Fuckboi dans leurs accoutrements les plus classiques. Je me dis dans un premier temps que Maskey est vraiment trop fort, puis je remets en question les attentes que j'avais sur ce documentaire. Difficile de croire que toutes ces personnes soient venues au cinéma pour voir l'horrible film d'auteur que j'imagine plus haut. 

90 minutes plus tard, ma prophétie se réalise : Nekfeu traîne sa tristesse en même temps que sa bande à Tokyo, Los Angeles, la Nouvelle-Orléans et Bruxelles. Nekfeu récite des pavés sur l'amour qu'il a pour sa bande, sur la façon qu'il a de cultiver sa souffrance afin d'en retirer quelque chose de lumineux, ou encore sur l'importance des diverses rencontres faites lors de ses nombreux voyages. Nekfeu parle énormément, est pour la plupart du temps fascinant, mais je ne peux m'empêcher de penser aux Lisa la 2000 et aux Fuckboi. Certes, l'habit ne fait pas le moine, mais tout de même... Je peine à imaginer qu'ils aient payé leur place pour voir Diabi remettre leur idole à sa place ou pour avoir une leçon de géopolitique sur les causes de l'immigration massive en Europe. J'aurais adoré me tromper, mais les seules réactions audibles, alors que les crédits déroulent sont sans équivoque : "c'est éclaté au sol", "ah ouais, il est relou",  ou "frère, ça servait à rien de voir ça, il est où l'album ?". Je tempère alors mon appréciation du film jusqu'à même supposer qu'un flop serait envisageable. La semaine précédant la sortie de l'expansion (le vendredi 14 juin), la SNEP me permet de constater à quel point je m'étais trompé. Comment est-il possible qu'un album avec presque autant de potentiel commercial qu'un projet à prix libre de Lucio Bukowski trône au sommet des charts et brise des records de streaming ? 

L'expansion des étoiles vagabondes n'a pas eu raison des réflexions que l'on pouvait avoir sur le projet initial. Au contraire, ces 34 pistes, soit plus de deux heures d'écoute, rendent le projet encore plus difficile d'accès qu'il ne l'était à la base. Mais loin d'être une playlist irréfléchie, l'album est ingénieusement séquencé et suppose même un schéma narratif bien connu du grand public, celui du Héros aux 1001 visages de Joseph Campbell. L'histoire retient notamment que des œuvres comme Le Seigneur des anneaux ou Star Wars ont été conçues en suivant les étapes de cet essai de mythologie comparée. Ces deux-ci, mais également un certain nombre de shōnens que Nekfeu lit depuis l'enfance - et auxquels il faisait explicitement référence dans "Nekketsu" sur l'album Cyborg.

Une prolepse amorcée dès la troisième piste, "Cheum", décrit le désoeuvrement de Nekfeu et de sa bande de joyeux losers errants sans but réel, sinon celui d'exister dans un monde où le paraître a tendance à surpasser l'être. Teintée de nostalgie, notamment avec l'addition de l'Expansion et de "Natsukashii" ("Nostalgie" en Japonais), cette partie pose les bases de son odyssée : avec ses "amis pour la vie" ou sans rien. Cet amour peut paraître niais, mais il consolide néanmoins la sympathie que l'on a à son encontre. Puis vient l'invitation à une aventure exceptionnelle, celle qui sauve le héros d'une vie triste et sans relief. Quand Luke Skywalker découvre l'existence des Jedis, que Luffy est introduit au monde de la piraterie, Nekfeu, lui, découvre les merveilles de l'écriture par le rap. 

Un héros de shōnen défend des valeurs humanistes. Il tente de sauver le monde en y mettant toute son âme. Il est bête, naïf, et est persuadé que chaque problème est résoluble. Même face à une humanité déshumanisée, vile et dégénérée, le héros de shōnen préserve ses principes et en fait jouir les personnes gravitant autour de lui. Le rap que Nekfeu pratique détient cette naïveté affectueuse. Dans un monde où ses confrères les plus populaires ont presque complètement laissé tomber toute forme de combat social, le rappeur parisien lutte à travers sa musique pour faire valoir ses idéaux. Quasiment plus personne n'évoque le désastre du temps des colonies. Peu de rappeurs parlent de la condition de la femme dans nos sociétés occidentales, du fait qu'elles sont soumises à des hommes aux ambitions destructrices pour l'environnement. Aussi et surtout, peu de personnes accordent une telle place à la planète Terre jusqu'à en faire un élément essentiel à la compréhension d'une œuvre. La nature accompagne la plume de Nekfeu dans ses voyages, dans ses réflexions, dans ses joies et ses peines. Comme dans un shōnen, ou dans un film de Miyazaki, le moteur du héros des étoiles vagabondes est sa communion avec la nature. 

Alors, quoi ? La musique de Nekfeu a-t-elle la capacité de reforester l'Amazonie comme MJ dans le clip de "Earth Song" ? Bien sûr que non. "La musique, c'est rien mais ça compense". La sienne non plus n'a pas de propriétés surnaturelles, mais elle détient néanmoins le pouvoir le plus effrayant que chaque héros de shonen possède  : "Sa force est de rassembler tous ceux qu'il croise et d'en faire ses alliés. De toutes les personnes que l'on peut croiser sur les océans, c'est lui qui détient le pouvoir le plus incroyable." À ce moment de ma réflexion, j'ai cru comprendre les Fuckboi, les Lisa la 2000 ainsi que toutes les personnes composant sa fanbase. Bien que tous ne soient pas fans de films verbeux au rythme lent, tous ont des valeurs qui, à un moment donné, sont sincèrement défendues par le Fennec. Tous ont une idée plus ou moins concrète de la différence entre le bien et le mal et ne peuvent qu'acquiescer à sa vision utopiste. La qualité principale du Héros aux 1001 visages est de lier tout et tout le monde. Convier Vanessa Paradis, Niska, BJ The Chicago Kid, Crystal KayDamso, incruster des ambiances reggae, soul, jazz ou trap, évoquer Christine & The Queens, JulREM, Prince ou Rohff... Unir "une infinité de voix discordantes qui deviennent juste une fois chantées en coeur". Tout ça grâce au rap.  

Ce qui n'est pas très shonen dans cet album, car les personnages du genre sont quasiment asexués, ce sont les sentiments amoureux de Nekfeu. Le gros cas de dépression que subit le rappeur est largement exacerbé par la rupture amoureuse qu'il raconte tout au long du disque. Les pensées pour son ancienne amie empoisonnent les couplets des étoiles vagabondes. Un ou deux morceaux traitant de cette rupture auraient sûrement été suffisants sur papier, mais les histoires d'amour ne sont pas si simples. Ainsi, l'ad-lib "toi !" surgit incessamment, sur plusieurs morceaux, presque comme un bug informatique, pour appuyer l'omniprésence de l'absence. Ce format double-album permet ainsi d'étendre cette douleur, de façon à la rendre plus sincère, plus vivante, et peut-être même à lui apporter un épilogue... C'est ce que laisse supposer la toute première zumba du MC de L'Entourage, "Chanson d'amour" et son rythme caribéen se concluant par : "t'es ma première chanson d'amour qui se termine bien". Il y a définitivement plus de "pixels dans le ciel" sur cette fin d'album et ils viennent conclure de tumultueuses précipitations vocales, extrêmement bien produites et narrées à la perfection. Et pourtant, "à la base", tout cela n'aurait pas dû se produire ainsi. Comment a-t-on fait pour en arriver là ?     

Le goût des autres :