Le Pollen

Pierre Barouh

WRWTFWW  |  2020
7 / 10
par Nicolas F.  |  le 30 novembre 2020

«Moi, tous mes rêves je les prends toujours au sérieux. L’utopie {…} c’est l’oxygène de ceux qui sont restés curieux ». C’est avec ces mots et « L’autre rive » que s’ouvre Le Pollen du regretté Pierre Barouh, artiste iconique dont la vie peut, de fait, se résumer à cet adage. Le mythique label Saravah qu’il aura dirigé toute sa vie est le symbole de son fol éclectisme : Moshi de Barney Wilen, Comme à la Radio de Brigitte Fontaine, Je suis un sauvage d’Alfred Panou avec l’Art Ensemble of Chicago, et bien d’autres chefs-d’œuvre, tous aussi cosmopolites, ont en effet bénéficié de ses talents de producteurs. C’est également à lui que l’on doit les premiers succès de… Maurane et Carole Laure. Franchement, qui d’autre serait capable d’un tel grand écart ? Tout cela sent tellement la sincérité qu’on lui pardonnerait même ses goûts plus douteux. S’il pouvait nous lire, gageons qu’il serait le premier à défendre tous ses choix et à nous donner, à nous, une leçon d’intégrité qu’il serait bon parfois de s’appliquer. En tant qu’auteur/interprète, Barouh compte également une dizaine d’albums publiés entre 1966 et 2009 où percent son amour pour la musique brésilienne et sa voix pleine de candeur qui récite, plus qu’elle ne chante, les bonheurs simples de la vie.

Au cœur de cette riche discographie, il est un album, ovniesque à souhait, que Barouh enregistra au Japon en 1982, Le Pollen, que le couillu label suisse WRWTFWW (pour "We Release Whatever The Fuck We Want") a le bon goût de rééditer cet automne. Ce disque n’est pas sans défaut, sa naïveté et son côté « so 80’s » pouvant exaspérer, mais son charme et son originalité sont sans égal dans le paysage souvent sclérosé de la chanson. Imaginez donc un conteur français un peu old-school flanqué d’une escouade de jeunes musiciens nippons nourris au post-punk, à l’électronique et aux fusions en tout genre, avec parmi eux notamment le toujours fringuant Ryuichi Sakamoto ! Dans une tentative de catégorisation, Le Pollen se situerait quelque part entre Arletty, la new-wave sauce soleil levant, le jazz, la pop et les sambas tristes de Vinicius de Moraes que Barouh fait siennes… soit un étiquetage impossible. Reste donc une voix et une diction unique, des chœurs rigolos de meufs dont on sent que le français n’est pas la langue maternelle (« Pépé », « L’autre rive »), un fond musical marqué par son époque et finalement très japonais (« L’autre rive », « Les uns et les autres ») qui nécessite de savoir apprécier la beauté du cheap (« Sans parler d’amour »), des curiosités plus intemporelles et intrigantes (« Perdu », « Lettre »), du sax, du piano, en un mot du jazz (« Parenthèse » et « Boule qui roule »), de la nostalgie à revendre (« Saint-Paul de Vence ») et de l’épure (« Demain »). Bref, voilà de tout. Rien ne se ressemble à part cette voix, toujours cette voix, qui donne de l’espoir dans ce monde de merde auquel Barouh redonne un goût d’humanité.

Et, sans prévenir, affleure le sublime titre éponyme « Le Pollen » où en sept minutes, Barouh invente la B.O. de Lost in Translation vingt ans avant Kevin Shields. Ce titre se compose d’un touchant dialogue polyglotte entre notre Français, un Japonais (Yukihiro Takahashi du Yellow Magic Orchestra) et un Anglais (David Sylvian, oui oui l’homme derrière le groupe Japan), d’un inventaire de ceux qui les ont inspirés (les Henry Miller, Jean Cocteau, Jacques Prévert, Gustav Mahler, Luchino Visconti, Ernst Lubitsch, Erik Satie, Federico Fellini, Jacques Higelin, Maria Bethânia, Jean Renoir, Jean Marais, Billie Holiday, Milos Forman, Joao Gilberto),
d’un refrain entêtant et donc, d’une musique désarmante de beauté qui n’aurait vraiment pas fait tache dans le film de Sofia Coppola. Comme Scarlett, on a d’ailleurs envie de mater à la fenêtre les monstres d’acier et de verre dressés comme autant d’invitations à se plonger dans des terres d’ailleurs et à se laisser séduire par l’inconnu. Ce morceau résume à lui seul l’utopie Pierre Barouh, et figure sa belle épitaphe.