Lament

Touché Amoré

Epitaph Records  |  2020
8 / 10
par Alex  |  le 12 novembre 2020

Nous sommes en 2010 lorsque Touché Amoré fait sa première apparition dans mon radar. À l’époque, la session Live At Wers enregistrée deux mois après la sortie de To The Beat Of A Dead Horse, leur premier album, circule en MP3 sur un forum spécialisé. Le nom m’intrigue et l’écoute est donc rapidement lancée. Au fil de ces petites 12 minutes, le son est brut, le tempo furieux et la voix tremblante. Immédiatement, c’est le coup de foudre, celui auquel on ne s’attend pas et qui vient vous titiller l’échine, vous remuer les organes. Le groupe semble suivre les pas de cette nouvelle vague post-hardcore américaine à fleur de peau, incluant des formations comme La DisputeDefeater ou Pianos Become The Teeth. Me voilà convaincu :  c’est certain, on ne se quittera plus.

Depuis, tout le monde a parcouru du chemin. S’il y a bien quelque chose que Touché Amoré n’a jamais perdu de vue en plus de 10 années d'existence, c’est ce sens de l’effort et du travail bien fait. Cette vision à long terme, ancrée dans une éthique DIY, qui leur impose de toujours offrir le petit chouia en plus sur chaque album, apparaît aujourd’hui comme l’une de leurs plus grandes forces. Et c’est très probablement cette approche qui a fait passer le groupe de Los Angeles dans une autre dimension en cinq albums studio et d’innombrables splits. Touché Amoré a littéralement gravi tous les échelons, de l’underground punk à la validation par les médias mainstream, des concerts dans des caves jusqu'aux événements tape-à-l’oeil de type Coachella auxquels on a bien du mal à les associer. Aujourd’hui, le groupe fait partie du portefeuille de Roc Nation Management, la boîte de Jay-Z qui gère les intérêts d’Alicia Keys ou DJ Khaled, est signé sur l’incontournable Epitaph Records et jouit d’une solide popularité. Tout cela semble mérité et ne doit rien au hasard, tant l’authenticité et la sincérité illuminent tout ce que TA a toujours proposé durant son parcours sans faute.

Depuis leur deuxième album, Parting The Sea Between Brightness And Me, petit bijou dont chaque morceau encourage une décharge émotionnelle, l’évolution du son du groupe est bluffante. Les racines punk et screamo sont restées présentes, mais Touché Amoré, dans un constant élan de générosité, approfondit le propos et évolue vers une production plus accessible et léchée, en incluant des touches emo et indie dans des compositions autrefois plus convenues. C’est en voyant plus grand sur les petits détails, et grâce à ce sens imparable pour écrire des morceaux qui ne demandent qu'à être hurlés à pleins poumons, que Touché Amoré est parvenu à faire de chaque album un parfait successeur au précédent. C’est à nouveau le cas sur Lament, cinquième album du groupe enregistré avec le très grand Ross Robinson (SlipknotAt The Drive-InKornGlassjaw,...), qui voit les Américains effectuer leur retour après 4 ans d’absence dans un album viscéral, toujours plus mélodique, plus optimiste, mais non moins touchant.

11 morceaux qui font à nouveau office d’expérience cathartique et sur lesquels on retrouve quelques contributions, parfois très discrètes, dont Justice Tripp (Trapped Under IceAngel Du$t), Julien Baker (déjà présente sur le précédent album) ou encore Andy Hull de Manchester Orchestra qu’on peut créditer au casting. Ici, le quintet maintient ce discours qui lui est propre, toujours avec le coeur et les tripes. C’est une constante dans le chef de TA, et les lumineuses lignes de guitares du duo Nick Steinhardt / Clayton Stevens continuent de faire mouche, notamment sur un titre comme “Limelight”, relativement long et inédit dans le catalogue de TA. Délicat quand il le faut sur “A Broadcast”, Touché Amoré n’en reste pas moins un groupe de punk hardcore capable de muscler le débat sans être bas du front. En témoigne l'enchaînement des titres “Exit Row”et “Savoring”, probablement l’un des plus obsédants que l’on ait pu entendre sur un disque cette année, et sur lequel le jeu de batterie frénétique d’Elliot Babin s’illustre tout particulièrement.

Confiance, maturité et audace sont autant de qualificatifs qui pourraient décrire cette nouvelle étape dans une carrière déjà riche. Le groupe a cette faculté de pouvoir être reconnaissable sans toutefois reproduire les mêmes mouvements, tout en passant en revue des thèmes comme l’amour, l’empathie ou la fragilité. C’était déjà le cas sur Stage Four, un disque centré autour de la mort de la mère du chanteur Jeremy Bolm, qui aura succombé au cancer alors qu’il était sur scène. La difficulté du deuil, mais aussi l’absurdité de servir de repère pour de nombreuses personnes dans ce processus sans que lui-même ait pu l’appréhender sont ici rappelées sur le doux-amer “I’ll Be Your Host”.

C’est d’ailleurs l’une des très grandes forces de Touché Amoré et probablement ce qui les rend si uniques : pour chaque émotion rencontrée, il semble y avoir une chanson composée par le groupe. Au-delà de ce constant renouvellement artistique et de l’ambition évoquée ci-dessus, il y a  cette impression que chaque parole a été écrite pour nous, cette sincérité poussée à l’extrême, qui font partie des raisons pour lesquelles les Californiens forment un groupe tenu en très haute estime par la plupart de ceux qui s’y frottent. Il n’y a qu’à se pencher sur l’imparable single pop-punk “Reminders” ou le rugueux “Deflector” pour s’en rendre compte. Écouter un disque de Touché Amoré, c’est assurément s’identifier aux propos de son frontman, mais surtout se défaire d’une forme de frustration pour atteindre l’apaisement.

Alors, dans les derniers instants de ce merveilleux Lament, lorsque Bolm scande un « I’m still out in the rain / I could use a little shelter - now and then » sur “A Forecast” et sa bouleversante intro au piano, on voudrait l’accueillir chez soi, le serrer dans nos bras, lui témoigner notre amour et le défaire de ses incertitudes. Rares sont ces artistes avec qui la connexion émotionnelle peut se révéler si intense. Je ne peux m’exprimer à votre place, mais en ce qui me concerne, tant que Touché Amoré continuera de me servir de refuge les soirs de pluie, tout ira bien.

Le goût des autres :