La Vallée Etroite

Balladur

Le Turc Mécanique  |  2019
9 / 10
par Jeff  |  le 6 novembre 2019

Probablement parce que l’on connaît plutôt pas mal ses chevilles ouvrières (Charles Crost aka Le Pasteur Charles et Thomas Durebise), on s’est formé une image certainement déformée et réductrice du label parisien Le Turc Mécanique (LTM), influencés par ce que ces gentils nounours de l'underground hexagonal véhiculent comme énergies. Probablement aussi parce que nos groupes préférés sur LTM sont de fervents adeptes de la politique de la terre brûlée, on produit des généralités à partir de cas spécifiques et pas forcément représentatifs d’une maison qui fonctionne bien plus aux coups de cœur qu’aux étiquettes.

En même temps, à la décharge de Balladur, le duo respectait à ses débuts le cahier des charges qu'on avait imaginé pour le label, plaçant ses premiers travaux dans un carcan cold wave, dont on allait par contre vite comprendre qu’il n’allait pas résister bien longtemps à ses envies d’ailleurs. Dans cette optique, leur album Super Bravo sorti en 2016 était le symbole de cette soif de mutation, de ce besoin irrépressible de s’ouvrir à d’autres genres dont il fallait extraire la substantifique moelle pour la réinjecter dans un moule aux formes certes imparfaites, mais tellement aguicheuses.

La Vallée Étroite, troisième album du groupe sur LTM, s’inscrit dans le droit fil de son prédécesseur, mais pousse cette logique jusque dans ses derniers retranchements, proposant une œuvre dont la radicalité formelle n’a d’égal que la simplicité que l’on qualifierait de 'pop' si la musique de Balladur ne se nourrissait pas de tellement d’autres choses, du post-punk aux musiques bruitistes en passant par l’electro-pop ou même le reaggaeton. Aussi insaisissable qu’irrésistible, La Vallée Étroite n’est rien de moins que l’un des meilleurs disques de rock francophone de l’année 2019. On dit francophone, car on lui trouve quelques similitudes avec Massif Occidental, l’impeccable second album des Suisses d’Hyperculte sur Bongo Joe Records.

Enregistré et mixé dans le studio lyonnais du groupe, ce nouvel opus est l’occasion pour les deux membres de Balladur d’ouvrir les vannes comme ils ne l’avaient jamais fait auparavant, de continuer à avancer sans penser aux travers désagréables de la pollinisation croisée ou de l’appropriation de certains genres avec lesquels il n’est pas toujours simple d’expérimenter - on pense à certaines « musiques du monde » qui s’épanouissent ici comme jaja parce qu'on les traite sans ce mélange d’opportunisme et de peur de mal faire.

Cette vallée étroite qui donne son titre à l’album, c’est une référence à cette traversée dangereuse du col de l'Échelle entre l'Italie et la France, une route périlleuse où les espoirs de dizaines de milliers de migrants à la recherche d’un avenir meilleur en France se perdent chaque année - l’un des morceaux porte d’ailleurs le nom d’une ville, Bardonecchia, qui cristallise à elle seule tous les dysfonctionnements d’une politique européenne qui semble avoir paumé son humanité quelque part au fond de la mer Méditerranée. Mais ce titre est aussi un bon résumé de la philosophie d’un duo qui utilise une musique forte en émotions pour raconter des choses qu’on n’entend plus au JT de TF1 ou de France 2, pour nous confronter à notre condition d’occidental privilégié qui oublie trop souvent (ou fait semblant de ne pas voir) ce qui se passe autour de lui. Balladur bande dur et on ne va certainement pas se priver de reluquer.

Cerise sur le gâteau, GMD dispose d'un stream exclusif du disque, qui sortira officiellement ce vendredi 8 novembre.

Le goût des autres :