La Grande Folie

San Salvador

Pagans  |  2021
9 / 10
par Antoine G  |  le 2 février 2021

Trad is not dead. Après des siècles de centralisme, les musiques régionales sont prêtes à occuper le devant de la scène. En Occitanie, dans le Sud-Ouest de la France, cela a commencé dans les années 70, avec la Nova Cançon Occitana. Depuis, plusieurs générations d’artistes ont récupéré cette tradition millénaire, et affûté patiemment leurs armes. Ils ont construit leur propre réseau (Artùs et le label Pagans, Massilia Sound System et Manivette Records, récemment Rodin et Pantais Records), leur propre écosystème culturel, en marge du circuit traditionnel. Car tout ce qui n’est pas chanté français est exclu, au nom d’un universalisme en réalité autocentré. Mais aujourd’hui, l’heure de la revanche a sonné : les jeunes groupes en langue régionale, et particulièrement occitane, sont prêts à conquérir un public plus large.

Rassurez-vous : tout ceci ne ressemble à aucun moment à du Manau. Les hérauts de ce renouveau occitan se nomment San Salvador, du nom du petit village de Saint Salvadour, en périphérie de Tulle. Si on parle d’habitude de cette ville pour évoquer Jacques Chirac et François Hollande, les choses vont peut-être changer. Ils sont six, trois hommes et trois femmes, et se connaissent depuis l’enfance. Ils ont chanté ensemble ce répertoire traditionnel, et en livrent maintenant leur propre version, pour voix et percussions. Pourtant, leur musique va bien au-delà de ça. On a pu parler d’influences de Steve Reich, pour ces courts motifs musicaux répétés jusqu’à la folie ; du post-rock, pour ces morceaux longs, évoluant progressivement vers une transe extatique ; du punk pour cette énergie sauvage, primordiale. On pourrait aussi rajouter Le Mystère Des Voix Bulgares pour ces voix pleines, intenses. Oui, il y a de ça. Mais plus simplement, ce qui relie la musique de San Salvador à ces autres genres, c’est leur origine commune : le plus profond de l’âme.

La musique de San Salvador jaillit. Directement, sans filtre. Il ne s’agit même plus de sincérité, mais de pure évidence. Pour autant, dans ce premier album, cette éruption de musique est canalisée, le geste répété jusqu’à la maîtrise totale. La complicité du groupe est telle qu’il évolue comme une seule entité, avec une mise en place qui force le respect, que ce soit sur les harmonies ou le rythme. Mais ce qui vient cimenter ce bloc, c’est bien le son : lorsque le morceau dure depuis déjà dix minutes ("La Grande Folie", "La Liseta"), avec une intensité démente, il n’y a plus de place pour l’individualité, ou même le collectif. Il ne reste que l'énergie pure de la musique, à laquelle ils s’abandonnent dans un geste de confiance absolue, les uns envers les autres, mais aussi envers ce qu’ils créent ensemble.

Car les membres de San Salvador ont compris ce qu’est la modernité. Elle n’a pas besoin de passer par l’ajout de technologie électronique, ou d’hybridation avec du rap, du reggae ou du rock. Tout ce qu’il faut, c’est avoir confiance en la contemporanéité de ce langage. On peut se demander comment la bande menée par Gabriel Durif va pouvoir enchaîner après une réussite comme celle-là, et comment renouveler une formule si caractérisée. Parce que mine de rien, c'est bien parce que l'album ne fait que huit pistes qu'on évite tout sentiment de redite. Mais pour le moment, on va se contenter de ce qu’on a. À savoir un véritable triomphe.

Le goût des autres :