Jeu de couleurs

Frenetik

Jeunes Boss  |  2021
6 / 10
par Elie  |  le 5 février 2021

En 2020, on était heureux d’avoir trouvé notre rookie. En 2021, c'est trop tard : Frenetik est déjà devenu un phénomène. Comme il est souvent coutume dans le rap, tout est allé à une vitesse spectaculaire : premier EP en mai, puis premier buzz en août avec l’impressionnant clip de « Trafic », suivis de deux sessions Colors qui finiront d’enclencher la machine. Depuis, les vidéos et les paliers de vues s’enchaînent, donnant au membre du collectif bruxellois Elengi Ya Trafic une force de frappe inimaginable il y a encore six mois.

On sait pourquoi on aime Frenetik : l'intelligence de ses textes colle avec l’humilité et le calme qu’il a su véhiculer dans ses récentes interviews, lui donnant le statut de penseur street. Ou de celui qui tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de lâcher une dinguerie. Sur son précédent EP Brouillon, les punchlines tombaient déjà en cascade, d’autant plus fortes qu’elles se mêlaient à une réflexion sociale qui sentait fort le bitume et la gamberge. Avec Jeu de couleurs, le rappeur conserve ses talents oratoires : il sait parler, voire disserter, tout en choquant avec des images qui n’appartiennent qu’à lui. De l’esclavage et du colonialisme ("Ils ont tué nos aïeux, donc on a drogué leurs fils") à l’introspection ("Parfois je me regarde dans le miroir, et je me demande qui tu es") en passant par le poncif de la daronne ("Et pour sauver nos âmes, on essaye de sourire pour que nos larmes s'effacent/ Même si au fond, ce sont toujours celles de nos mères qui feront déborder les vases") ; chaque thématique a droit à ses fulgurances, qui souvent nous transforment en fanboys hystériques façon Amin et Hugo. Mais dans le même temps, la fraîcheur du premier EP s’étiole, noyée dans quatorze nouveaux titres livrés en l’espace de seulement sept mois.

Une telle productivité ne pouvait que difficilement se dérouler sans accroc : les flows et intonations se ressemblent souvent, les phases sont recyclées ou laissent place à des jeux de mots peu inspirés, qui peuvent parfois même se rapprocher de la malheureuse prout-line : "Elle voudrait qu’entre nous deux ça marche mais mon cœur est encore en randonnée" ; "Je regrette moins mes ex que ma première Playstation", "Mon cœur a ses raisons qui font qu'je préfère laisser mes couilles décider"… En la matière, le piano-voix "Noir sur blanc" avec Sofiane Pamart en comporte un florilège et incarne d’ailleurs les principaux défauts du disque : monotonie et ouverture prématurée.

Car au-delà d’une écriture parfois automatique, Frenetik échoue à sonner pop. Ce n’est absolument pas un problème, mais cela implique alors une certaine cohérence artistique... Et cela demande du temps. Avec un peu plus de temps, on aurait pu retravailler des mélodies quasiment identiques. Avec du recul, on aurait pu virer des tentatives mielleuses qui ne fonctionnent pas et créent des morceaux jetables : "Frérot" et sa vibe Bromance Bisounours, "Jaune" et son type beat bancal façon Dadju x Grand Corps Malade… On aurait pu sublimer une voix qui parvient parfois à être touchante sous autotune. Mais le projet pêche dans sa musicalité et peine à créer un réel univers sonore. Les prods sont bien à des années-lumière de la plupart du rap francophone et regorgent d’idées – parvenant même à revisiter la drill de manière originale –, mais l’ensemble est trop générique : on manque de relief, et les effets à la Travis Scott tombent à l’eau jusqu'à frôler la contrefaçon…

Battre le fer tant qu’il est chaud, capitaliser sur un succès potentiellement éphémère était sûrement la seule chose à faire pour lancer la carrière du jeune rappeur. Mais un travail de fond permettrait de pousser les possibilités d’un talent brut comme Frenetik : le positionnement sans concession qu’on lui connaissait sur Brouillon, sublimé par des instrumentales brutes et une plume qui aura eu le temps d’être précisée, pourrait accoucher de l’excellent disque qu’il mérite de créer. On devine de grandes ambitions chez le Bruxellois : Jeu de couleurs a un concept, avec une écriture identifiable, une identité visuelle, des histoires et une créativité louables… À lui désormais de rejoindre la salle du temps, pour prendre la direction qui lui ressemble le plus et éviter de sonner « brouillon ».

Le goût des autres :