Infinite Moment

The Field

Kompakt  |  2018
8 / 10
par Aurélien  |  le 28 septembre 2018

On ne sait pas grand chose de la vie qu'a pu avoir The Field depuis la parution de son précédent disque, The Follower. Mais à l'écoute d'Infinite Moment, on se plait à croire que le Suédois a pris conscience de l'existence de la mort, et que cet état a su stimuler comme jamais son amour des boucles techno et des ritournelles shoegaze. Que se passe-t-il lorsque la vie s'arrête ? Que trouve-t-on derrière ? Autant de questions que les six titres de ce sixième album auront la lourde tâche d'illustrer, eux qui ressemblent davantage à une near death experience qu'à un album stricto senso d'Axel Willner. Pour l'auditeur, Infinite Moment est donc une expérience aux confins de la vie. Un jeu de l'écharpe qui serait allé trop loin. Un saut à l'élastique où la conscience s'efface devant le néant, quelques secondes seulement avant de prononcer définitivement la mort clinique.

Dès son exceptionnelle entame, le doute n'est pas permis: l'électroencéphalogramme de l'auditeur est plat, l'état végétatif. Le voilà allongé sur le billard, entre la vie et la mort alors que, au loin, "Made Of Steel, Made Of Stone" se fait entendre. C'est l'instant juste après la vie, ce moment précieux qu'on a passé un temps infini à fantasmer alors que dans le fond il est d'une affligeante banalité. Seul compte le triple salto acrobatique, ce moment où l'on plonge dans les limbes du "je". Ce moment précis où, sans le savoir, la conscience vit ses derniers instants, s'engage dans ses derniers couloirs. Très vite pourtant, l'expérience prend une autre tournure.

Car il fallait s'en douter: l'encéphale n'allait pas se laisser faire. A ce stade de l'expérience ("Divide Now"), les turbulences gagnent en ampleur. Les souvenirs se mêlent à la valse, et tout ce voyage n'a plus rien ni de net, ni de végétatif. La tempête vient se saisir de ce moment où l'on pensait que tout était apaisé, pour y ajouter les sentiments: la nostalgie, l'aigreur, le manque. Tout se complique, et pourtant impossible de fuir. Si bien qu'on finit par trouver le réconfort au milieu de ce chaos. Un chaos dans lequel le son est de plus en plus fort, de plus en plus intense. C'est comme se retrouver enterré vivant sous une boîte de nuit qui passerait ton morceau préféré en boucle: seules les basses traversent les profondeurs, et les répétitions qu'on entend ont quelque chose de rassurant, malgré la violence inhabituelle avec lesquelles elles se manifestent. Et puis on entend par moments une voix lointaine, familière ("Hear Your Voice"). Celle d'un ami, d'un père. D'une femme qu'on a aimé, peut-être. Peu importe, elle réactive en tout cas de précieuses connexions et apporte beaucoup de chaleur. Il faudrait que jamais elle ne s'arrête.

Mais cet ultime signe d'humanité finit par s'évaporer, et rien ne va plus. Le diencéphale pique un sprint, et s'octroie une dernière jongle avec les souvenirs. Alors que la tempête bat son plein, il est grand temps de rembobiner la cassette et de la ramener pour toujours au vidéoclub ("Something Left, Something Right, Something Wrong"). On rejoue le film à l'envers, comme dans Memento. Sauf qu'à la place de Guy Pierce, c'est toi. Toi vieux, toi moins vieux, toi papa, toi triste, toi malade, toi en bonne santé, toi jeune, toi moins jeune. Toute une timeline de toi. Ce n'est pas Benjamin Button non plus: dans le fond, tout cela ne ressemble qu'à une terrifiante rediffusion des maigres victoires, et des immenses défaites d'une vie. Cela dure peu de temps, et pourtant on attend qu'elle laisse place au vide définitif, aux abîmes du début, à la paix intérieure à laquelle on aspire irrésistiblement. Alors qu'on arrive sur la fin du film, que la cassette s'apprête à sortir du magnétoscope, le cerveau est fin prêt à rendre les armes. Une toute dernière fois.

Mais il faut se rendre à l'évidence: ce monde n'est pas encore le nôtre. On le retrouvera bien assez tôt, quand bien même les circonstances restent encore à déterminer. Quand les dernières nappes de "Infinite Moment" se font entendre, on se prend comme deux puissantes décharges électriques dans le thorax. Les yeux s'ouvrent, avec beaucoup d'appréhension, mais aucune séquelle n'accompagne la fin du voyage. Allongé dans la salle d'opération, la raison reprend ses contours d'antan malgré la désagréable sensation de s'être fait rouler dessus par un rouleau compresseur. Quand on quitte la salle d'opération, on sait désormais que rien ne nous attend après la mort. Pourtant, si l'au-delà ressemble à Infinite Moment, on se rassure: on aura assez de l'éternité pour apprivoiser ce néant, l'emmener danser là où la conscience n'a plus sa place et où on saura peut-être enfin trouver la paix à n'être rien.

Le goût des autres :