Fuck Yo Feelings

Robert Glasper

Loma Vista Recordings  |  2019
6 / 10
par Émile  |  le 7 novembre 2019

Le pont entre jazz et hip-hop est loin d'être une nouveauté - avec la soul pour entremetteuse, c’est même carrément la structure originelle du rap. Et pourtant, en 2019, Robert Glasper continue à tabler sur ce créneau : depuis les Black Radio, le pianiste américain arrive même à se faire explorateur là où pensait que toutes les cartes avaient été tracées. Qu’on ne se méprenne pas : en 2017, le Collagically Speaking de son projet R+R=NOW était une apothéose de l’atmosphère qui entoure Glasper et sa bande, mais c’était clairement un « hors-série », là où Fuck Yo Feelings remet de l’ordre dans sa discographie.

Et par « remettre de l’ordre », on entend faire ce qu’il sait faire : du hip-hop, dans une ambiance mixtape, avec un je-ne-sais-quoi politique : la recette des Black Radio est reprise avec au moins autant d’invités. Sur ce nouveau disque, on retrouve Denzel Curry, Terrace Martin, Bilal, Herbie Hancock, Mick Jenkins, Andra Day, Baby Rose, et au moins une dizaine d’autres invités. Une gigantesque jam session réunissant excellents musiciens et excellents MCs, dans laquelle ça groove de la première à la dernière seconde. Partant de là, la qualité du disque devrait nous sauter à la gueule, mais ce n’est pas si évident que cela.

Pourtant, on peut dire que Robert Glasper a tenté un truc. Même si on ne sait pas toujours quoi en penser, le mélange mixtape / album est une façon de rejouer dans un hip-hop aujourd'hui transformé l’effet « session » du jazz des années 1960. Et c’est sûr qu'iic, le côté mixtape est violemment surjoué, comme l’indiquent tous les passages dans lesquels on entend simplement des gens parler ou discuter, comme si on n’enregistrait pas. Sauf que mine de rien, le côté « on s’en bat les steaks » suggéré par le titre n’est pas si pertinent, formellement parlant du moins. « Fuck yo feelings », ce n’est pas juste un complet bordel, comme l’annonce l’introduction assez étonnante de l’acteur Affion Crockett, c’est aussi un message politique. Et si l’émancipation afro-américaine n’est pas neuve dans le rap ou le jazz, Robert Glasper réussit ici à produire la version inverse d’un projet comme le To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar : ce n’est plus le rap qui vient se réinsérer dans l’héritage politique du free jazz ou du blues, mais c’est le jazz qui prend le train d’un hip-hop devenu primordial en matière de représentation des minorités.

La preuve, c’est que Fuck Yo Feelings sera aussi l'incarnation d’un certain afro-féminisme de plus en plus présent dans le rap américain. Les morceaux « Endangered Black Woman » et « Expectations » sont des lieux d’expression donnés à un discours féministe qui donne un tout autre sens à l’expression du début du disque. Il y a ici un vrai fond, qui transparaît parfois étrangement en arrière-plan, mais qui se cale subtilement sur les productions musicales.

Vieille feinte ou non, cette histoire de mixtape est aussi l'occasion pour le pianiste texan de se laisser aller musicalement. Là où R+R=NOW tablait sur de longues constructions et un jeu collectif organique à la Christian Scott aTunde Adjuah, son nouvel album se développe dans un vrai esprit de liberté - typiquement, les apparitions de Herbie Hancock dégagent un parfum de jam session à la cool entre deux pianistes de haut vol. Mais malgré cette liberté, peu de choses subsistent du disque passées les premières écoutes curieuses et attentives.

Un élan politique pas toujours clair et un vent de franche camaraderie unissant des intervenants réunis pour le seul plaisir de s'amuser en studio ne suffisent pas à rendre justice au talent de Robert Glasper. Le disque est inventif dans sa façon de réinvestir l'esthétique du hip-hop alors qu'il s'agit d'un album de pianiste de jazz, et est franchement impressionnant sur certains passages mélodiques, mais après une série de Black Radio devenue fondamentale et un Collagically Speaking qui a tout pour devenir un classique du jazz contemporain, Fuck Yo Feelings plante en nous les graines d’une certaine déception.