From Somewhere Invisible

Oiseaux-Tempête

Sub Rosa  |  2019
8 / 10
par Adrien  |  le 22 octobre 2019

On le savait déjà : se lancer dans l’écoute d’un album d’Oiseaux-Tempête, c’est ouvrir un carnet de voyage. Pas voyager, non : ouvrir un carnet de voyage. Qui brûle. Tourner les pages une à une, sentir la texture du papier, de l’encre parfois, se perdre dans les anecdotes inscrites dans les marges, plonger dans les déliés d’une écriture manuscrite fine et délicate tandis que l’ouvrage se consume lentement. Et lorsqu’il n’en reste rien, fermer les yeux, les rouvrir et découvrir l’objet intact.

Après la Grèce (Oiseaux-Tempête), la Turquie (UTOPIYA ?) et le Liban (AL-'AN !), les récits du binôme parisien s’affranchissent du bassin méditerranéen pour témoigner d’une zone géographique cette fois non définie, à la fois partout et nulle part… invisible. La démarche sous-jacente au projet n’en demeure pas moins présente tout au long de l’album : faire écho à l’actualité par la poésie et la sublimer par une musique désabusée.

Par le biais de poèmes de Mahmoud Darwish, Ghayath Almadhoun et Yu Jian, From Somewhere Invisible aborde des thématiques liées à la schizophrénie de l’Homme moderne, à l’étrange et l’étranger, à notre perception de la réalité et à la violence de notre société contemporaine. L’album semble ainsi nous renvoyer tour à tour à la question migratoire (le puissant “He Is Afraid And So Am I”), puis à l’ingérence des pays occidentaux dans les conflits armés (“We, Who Are Strewn About In Fragments”), quand il ne met pas simplement des maux sur la part d’ombre présente en chacun d’entre nous (“The naming of a crow”, dont le texte renvoie directement au titre du disque).

Ce chemin parcouru sur From Somewhere Invisible, Stéphane Pigneul et Frédéric D.Oberland ne l’ont pas tracé seuls. On retrouve ainsi sur l’album ce qui fait la force de leurs compagnons de route habituels : le jeu de batterie de Jean-Michel Pirès (Bruit Noir), les synthés de Mondkopf et bien sûr la prose et le timbre de voix de G.W. Sok, ancien chanteur de The Ex. Les rejoignent dans cette traversée hors de l’espace (mais pas hors du temps) le violon électrique de Jessica Moss (Thee Silver Mt. Zion) ainsi que le synthé modulaire et le buzuk de Radwan Ghazi Moumneh (Jerusalem in My Heart).

C’est d’ailleurs ce dernier qui a enregistré et produit l’album au mythique studio Hotel2Tango de Montréal, qui a notamment vu passer des pointures du genre comme Godspeed You! Black Emperor. La session d’enregistrement, bouclée en seulement deux jours, témoigne de la volonté du collectif de travailler dans l’instant, sans filet et de manière quasi instinctive, repoussant à l’extrême les limites de l’improvisation déjà au cœur de sa musique.

Un parti pris qui nous amène à ce qui différencie le plus l’album de ses prédécesseurs : son rythme. Là où AL-'AN ! et UTOPIYA ? prenaient le temps de vagabonder, de poser un décor, notamment via des enregistrements captés sur le terrain, From Somewhere Invisible enchaîne les morceaux de manière quasi frontale, sur un rythme bien plus soutenu et nerveux qu’à l’accoutumée, comme si le groupe avait cette fois voulu aller droit au but sans passer (ou le moins possible) par la case des sonorités contemplatives. Une intention qui se ressent jusque dans la durée de l’album (46 minutes), que l’on se surprend à trouver fort court à la première écoute tant les Français nous ont habitués aux plus longs formats (75 minutes en moyenne).

Le résultat est pourtant bel et bien à la hauteur de ce que l’on pouvait attendre d’Oiseaux-Tempête : incandescent comme jamais, From Somewhere Invisible marie post-rock d’une rare intensité et expérimentation parfaitement contrôlée, alternant sans relâche attaques et moments de grâce au sein d’un univers qui n’avait jamais sonné aussi lourd, quasi opaque. La marque des oiseaux de proie.